Les entreprises mesurent ce que l’IA fait gagner. Aucune ne mesure ce qu’elle fait perdre aux équipes qui l’utilisent. Trois études parues cette année commencent à le documenter.
Les tableaux de bord sont formels : avec l’IA, la productivité progresse, les délais se réduisent, l’adoption monte, les utilisateurs se déclarent satisfaits. Tout va bien. C’est précisément ce qui devrait inquiéter.
Car ces indicateurs mesurent une seule chose : la capacité de l’IA à automatiser des tâches. Ils ne disent rien de l’évolution de l’expertise ni du jugement. Autrement dit, ils sont incapables d’évaluer les savoir-faire. Aucune entreprise ne sait aujourd’hui répondre à cette question pourtant simple : mes équipes sont-elles devenues intrinsèquement meilleures, ou juste plus rapides ?
La recherche récente, elle, commence à répondre. Et ce qu’elle documente ne figure dans aucun tableau de bord.
Des chercheurs de Wharton ont soumis 1 372 participants à des problèmes conçus pour que la réponse intuitive soit fausse et que seule la réflexion mène à la bonne. Certains disposaient d’un assistant conversationnel, programmé à leur insu pour donner tantôt la bonne réponse, tantôt une réponse fausse formulée avec assurance. Sans assistant, ils répondaient correctement dans 46 % des cas. Avec un assistant qui se trompait, ils tombaient à 31 %, soit en dessous de leur propre niveau. Plutôt que de corriger la machine, ils ont abandonné leur jugement au profit du sien. Les chercheurs parlent de reddition cognitive.
Le METR, un laboratoire américain indépendant d’évaluation des systèmes d’IA, a mesuré le travail de développeurs expérimentés équipés d’assistants de code. Avant l’expérience, ils anticipaient un gain de temps de 24 %. Après l’avoir vécue, ils estimaient encore avoir gagné 20 %.
Le chronomètre indiquait l’inverse : 19 % de temps passé en plus. Or c’est ce ressenti, abondamment collecté par les enquêtes de satisfaction, qui tient lieu de preuve dans la plupart des entreprises. L’ampleur exacte du ralentissement a depuis été discutée, y compris par les auteurs eux-mêmes, mais l’écart entre ce que les développeurs croyaient et ce que la mesure montrait n’a pas bougé.
Une étude publiée dans The Lancet Gastroenterology and Hepatology, enfin, a suivi des endoscopistes après le déploiement d’une IA de détection des polypes. Quelques mois plus tard, leur taux de détection sans assistance était tombé de 28,4 % à 22,4 %, soit un cinquième de performance en moins. Le geste lui-même s’était érodé, et personne ne s’en était aperçu, parce que l’érosion ne se révèle que le jour où l’outil manque.
Reddition cognitive, illusion de maîtrise, érosion différée : trois mécanismes à l’œuvre pendant que les indicateurs restent au vert. Le problème n’est pas un manque d’information parmi d’autres. C’est un système de mesure qui renvoie un signal positif pendant que se dégrade ce qui a le plus de valeur.
Aller plus vite est une performance de court terme, et elle se rattrape. Être meilleur que les autres est ce qui fait gagner dans la durée. C’est pourquoi, parmi les actifs d’une organisation, le savoir-faire occupe une place centrale. On peut acheter de la puissance de calcul, louer de l’expérience auprès d’un cabinet de conseil, acquérir des briques technologiques. Le savoir-faire, lui, ne s’acquiert pas: il se construit dans la pratique, et l’expérience accumulée ne se transfère pas par contrat. Tout le reste lui est subordonné: la réputation d’une entreprise est construite sur ce qu’elle a su faire hier, et elle ne survit pas longtemps à l’érosion de ce qu’elle sait faire aujourd’hui. Laisser ce patrimoine hors du champ de mesure, c’est prendre les décisions de déploiement à l’aveugle.
Rien de tout cela n’est pourtant une fatalité technologique. Les mêmes modèles, selon la manière dont on les déploie, paupérisent les savoir-faire ou les démultiplient. La différence se joue dans la conception des usages. Mais pour orienter ces choix, encore faut-il mesurer autre chose que des gains de productivité.
Trois dimensions sont prioritaires : l’autonomie résiduelle, c’est-à-dire ce que les équipes savent encore faire quand on coupe l’outil ; la qualité du discernement, soit la part des propositions de l’IA qui sont contestées, vérifiées, raffinées plutôt qu’acceptées telles quelles ; et la transmission, mesurée par le temps qu’il faut désormais à un débutant pour atteindre l’autonomie qui était la norme avant l’IA. Ces dimensions ne se mesurent ni en laboratoire ni par sondage : l’érosion est différée, la dépendance s’installe progressivement, et le ressenti des intéressés est précisément ce qui est biaisé. Il faut mesurer sur le terrain et dans la durée.
Le matériau existe déjà. Depuis la diffusion massive des assistants conversationnels, chaque professionnel accumule sans y penser un journal détaillé de sa manière de travailler avec l’IA : ce qu’il délègue, ce qu’il conteste, ce qu’il reprend en main. Ces traces restent aujourd’hui inexploitées pour la question qui nous occupe, alors qu’elles en sont la meilleure source, à condition que ceux qui les ont produites y consentent explicitement et en soient les premiers bénéficiaires.
On ne mesure que ce qu’on a jugé précieux. Inscrire les savoir-faire parmi les objectifs, au même rang que la productivité, est une décision stratégique. Les dirigeants qui la prendront sauront quelles compétences profondes ils acceptent de laisser partir parce qu’elles ont cessé de faire la différence, et lesquelles ils choisissent de protéger et de développer. Sans cette décision, l’arbitrage se fait quand même, mais il se constate après coup, dans les parts de marché d’abord, puis dans la capacité à rester dans la course.
A La Forge, l’érosion des savoir-faire est suivie comme un risque à part entière, au même rang que les données, la conformité et les coûts. Si la question se pose chez vous, écrivez-nous : trajectoire@la-forge.ai






















