Dans l’entreprise, le titre ouvre généralement les postes, fixe les salaires et donne le droit à la parole. Et le savoir-faire fait tourner l’activité. L’IA générative change la donne car elle dévalue une grande partie de ce que les titres certifiaient et rend décisives des compétences qu’aucun titre ne certifie encore. Le dirigeant qui veut savoir sur qui repose son activité doit apprendre à regarder autre chose que les diplômes et les intitulés de poste.
L’idée de ce billet vient de Steeve Morin, fondateur de ZML, dans un épisode récent du podcast À La French. Il y distinguait l’ingénieur de statut, que son diplôme et son poste suffisent à désigner, de l’ingénieur de compétences, celui qui sait faire tourner l’installation et la réparer quand elle s’arrête. En France, observe-t-il, le prestige est allé au premier, et le second a longtemps été « l’ingénieur de quelqu’un ». Cette remarque m’est restée après l’écoute. Elle pose une question que l’IA générative rend pressante pour un dirigeant : à quoi reconnaître ceux qui savent faire, quand le titre ne suffit plus à les désigner ?
La distinction dépasse les ingénieurs. Le juriste titulaire du CAPA et celui qui sait rédiger la clause qui tiendra devant un juge ne sont pas toujours la même personne. Le constat vaut aussi en finance, en ressources humaines, en conseil, etc. Dans chaque métier, si on y regarde de près, le titre et le savoir-faire ne coïncident pas complètement. L’IA générative creuse cet écart plus vite et le rend plus difficile à repérer.
Un titre certifie une compétence à une date, dans un état donné de la technique. Prenez les développeurs. Pendant des années, diplômes, certifications et grilles de recrutement ont valorisé la maîtrise d’un langage ou d’un framework. Ils ont beaucoup moins mesuré la capacité à faire parler un métier, à comprendre ce que l’utilisateur ne sait pas formuler, à transformer un domaine confus en modèle. Cette maïeutique et cette capacité de conceptualisation n’apparaissaient sur aucun diplôme. Dans les équipes, elles faisaient déjà la différence entre les développeurs.
Avec l’IA générative, la maîtrise d’un langage perd l’essentiel de sa valeur. Un assistant comme Claude Code écrit du code correct dans tous les langages courants, mais il ne connaît pas le métier pour lequel il code. Le développeur doit comprendre ce métier assez bien pour dire à l’outil quoi construire et juger ce qu’il produit. C’est précisément la compétence que les diplômes mesuraient le moins.
Le même déplacement touche tous les métiers à titre. L’étude de Stanford sur l’entrée des jeunes dans les métiers exposés à l’IA en donne le mécanisme : l‘IA remplace plus facilement le savoir codifié, celui qu’on apprend en formation et qu’on valide à l’examen, que le savoir tacite accumulé par l’expérience. Or c’est ce savoir codifié que les titres certifient. L’investisseuse Sarah Guo le résume en une règle : ce qui se mesure est absorbé en premier. Un examen est par construction un exercice mesurable.
En finance, des chercheurs de NYU Stern ont soumis en 2025 vingt-trois modèles d’IA (des LLM) à un examen blanc du niveau III du CFA, l’examen qui clôt le titre d’analyste financier le plus coté du secteur, questions rédactionnelles comprises. Le meilleur modèle a obtenu 79,1 %, un score que les auteurs jugent suffisant pour réussir. Le titre complet exige aussi des milliers d’heures d’expérience professionnelle. C’est cette part, la pratique en situation, que l’examen ne mesure pas.
Les compétences qui comptent aujourd’hui consistent à comprendre un domaine et le conceptualiser, à formuler le bon problème, à juger une production et repérer l’erreur plausible. Aucune école ne les certifie encore, parce qu’elles se sont constituées en quelques années, sur le terrain, par essais et erreurs. Ceux qui tirent le meilleur de l’IA connaissent leur métier assez bien pour savoir ce qu’ils attendent de l’outil.
Sans se fier au titre, on pouvait encore juger quelqu’un sur ce qu’il produisait, puisqu’un travail de qualité supposait une personne capable de le faire. L’IA rend ce jugement moins fiable. Gustavo de Souza, économiste à la Réserve fédérale de Chicago, a étudié vingt ans d’IA industrielle au Brésil à partir du registre national des logiciels. Dans les métiers de production, l’IA permet à des personnes moins formées et moins expérimentées de tenir des postes qui demandaient des années de métier, et la prime des plus qualifiés baisse. Et, son étude porte sur une technique d’IA antérieure aux modèles génératifs ! À l’usine électronique de Siemens à Erlangen, un copilote traduit les codes d’erreur des machines de brasage en langage courant et propose une solution tirée de l’historique d’exploitation et de la documentation. Siemens le présente comme un collègue expérimenté toujours disponible, censé permettre à un opérateur peu expérimenté de résoudre des pannes qui demandaient jusqu’ici un spécialiste de ces machines.
L’expertise passe dans l’outil, et la production de l’opérateur ressemble à celle d’un expert. Apparaissent alors des personnes qui livrent la production sans avoir le savoir-faire. Dans les indicateurs, rien ne les distingue de celles qui savent faire. Le technicien SAV de mon billet sur l’AI Act en fait partie : son assistant lui donne un diagnostic juste neuf fois sur dix, jusqu’au jour où un client appelle depuis un site sans réseau. Le juriste qui fait rédiger ses clauses et l’analyste qui fait produire ses modèles sont dans la même situation.
L’entreprise continue de récompenser le titre parce qu’elle n’a pas d’autre moyen de voir la compétence. L’économiste Enrique Ide (IESE) en a donné la mécanique dans un modèle de transmission du savoir entre générations. Le savoir tacite, celui qui permet de reconnaître une panne au bruit ou de sentir qu’un raisonnement juridique ne tiendra pas, est incorporé à la personne et ne se vérifie pas de l’extérieur. Dans son modèle, les novices qui cherchent un mentor se rabattent donc sur ce qui se voit : le rang, l’institution d’origine, la lignée de formation. Le mécanisme vaut pour toute décision qui repose sur la compétence d’autrui.
Les données vont dans ce sens. Sur le marché américain, Elias Absawy observe que dans les métiers cognitifs les plus exposés à l’IA, la prime au diplôme augmente, sans hausse comparable de la prime à l’expérience. Son étude mesure l’expérience de façon grossière, et elle reste corrélative. Une lecture possible : quand la production ne permet plus de distinguer les personnes, il ne reste que le titre pour trier.
Même un titre bien fondé vieillit. En 2025, une étude publiée dans The Lancet Gastroenterology & Hepatology a observé que des endoscopistes expérimentés détectaient moins de polypes sans l’outil après quelques mois d’usage d’une IA d’aide à la détection. Lisanne Bainbridge avait nommé ce mécanisme en 1983, l’ironie de l’automatisation : plus un système est automatisé, moins l’opérateur a l’occasion d’entretenir la compétence qu’il devra mobiliser le jour où l’automatisme s’arrête. Le titre, lui, reste acquis. Aucun système RH ne signale qu’une compétence qu’il atteste n’est plus pratiquée.
Ceux qui savent faire et transmettent sont les moins récompensés par l’organisation. Natalia Emanuel, Emma Harrington et Amanda Pallais ont étudié les ingénieurs logiciels d’une grande entreprise américaine. Quand les équipes travaillent à proximité, les seniors donnent davantage de retours sur le code des juniors et produisent moins. Le temps passé à transmettre est retiré à la production, qui est ce que l’entreprise mesure. Il en va de même pour les usages de l’IA : celui qui a trouvé la bonne manière de travailler avec l’outil passe du temps à la montrer à ses collègues, et ce temps n’apparaît dans aucun indicateur.
Il existe en France une filière qui confère le statut sur d’autres bases. Chez les Compagnons du Devoir, l’aspirant réalise après plusieurs années de Tour de France un travail de réception, jugé par les compagnons de son métier sur la réalisation technique et sur la manière dont il a affronté les difficultés. L’Inspection générale des affaires sociales résume la différence entre les deux étapes du parcours : l’adoption fait entrer dans la communauté, la réception fait reconnaître par les professionnels du métier. Une fois reçu, le compagnon forme à son tour les plus jeunes dans les maisons. La transmission fait partie du statut.
Ce modèle montre qu’un statut peut reposer sur deux choses que l’entreprise ne sait pas reconnaître : un ouvrage jugé par ceux qui maîtrisent le métier, et la transmission. Il permet aussi de certifier une compétence empirique, qu’aucun manuel ni examen ne peut capter.
Pour un dirigeant, quatre décisions en découlent.
- Mesurer ce que les gens savent faire sans l’outil. Certaines organisations prévoient des étapes volontairement réalisées à la main pour entretenir une compétence critique, ce qu’IEEE Spectrum appelle des « manual gates ». Dix dossiers refaits sans assistant chaque trimestre suffisent à distinguer celui qui sait faire de celui qui fait faire.
- Revoir ce que valorisent le recrutement et les classifications. Beaucoup de fiches de poste et de grilles datent d’avant l’IA générative. Elles demandent la maîtrise d’un langage, d’un logiciel ou d’une norme, rarement la capacité à comprendre un domaine, à le formuler, à juger une production. Pour recruter, faites traiter un cas réel de votre activité avec l’outil, et regardez comment la personne le cadre et ce qu’elle corrige.
- Reconnaître la transmission. Cela passe par du temps réservé, une place dans l’évaluation annuelle et une part de la rémunération. Tant que transmettre coûte de la production à celui qui transmet, les meilleurs transmettent moins.
- Ouvrir des parcours d’expertise. Dans beaucoup d’entreprises, la seule progression passe par le management. Celui qui sait faire et veut être reconnu doit alors cesser d’exercer la compétence qui le distingue.
C’est le travail que nous faisons à La Forge avec les dirigeants qui nous sollicitent. Nous partons de leurs savoir-faire et nous les cartographions avec leurs équipes, sans nous arrêter aux organigrammes : qui sait faire quoi, où se trouve le geste que personne d’autre ne maîtrise, qui le transmet. Pour chaque cas d’usage de l’IA, nous tranchons une posture (substituer, augmenter, piloter ou entraîner), puis nous suivons dans la durée l’autonomie des équipes sans l’outil, la qualité de leur discernement et la transmission.
Si la question se pose chez vous, écrivez-moi : trajectoire@la-forge.ai
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