Catégorie : IA, travail et société

  • L’IA générative en entreprise : ce qui sort à chaque requête

    L’IA générative en entreprise : ce qui sort à chaque requête

    Comment encadrer l’usage de l’IA générative sans l’interdire

    Un mardi matin ordinaire

    Il est neuf heures. Prenons un cas fictif : Claire est acheteuse dans une entreprise industrielle. Elle doit répondre à un fournisseur avant midi. Elle ouvre un assistant conversationnel d’IA générative dans un nouvel onglet, y colle le contrat-cadre, les conditions tarifaires négociées l’an dernier et le nom de son interlocuteur, puis tape : « Aide-moi à renégocier. »

    La réponse arrive en dix secondes. Elle est bonne. Claire gagne une heure.

    Personne ne l’a vue faire. Personne ne lui a dit de ne pas le faire. Et personne, dans l’entreprise, ne sait désormais où se trouve ce contrat.

    Claire a fait ce qu’on attend d’elle. Son contrat-cadre est maintenant chez un fournisseur d’IA.

    C’est pour cet instant précis que La Forge a conçu Firewall AI, une extension de navigateur qui repère les informations sensibles avant qu’elles ne partent vers un assistant IA. Les équipes continuent d’utiliser l’IA ; l’entreprise voit ce qui sort.

    Un canal de sortie invisible

    Une entreprise peut faire fuiter ses données par plusieurs canaux : un mail mal adressé, une clé USB, un partage de fichiers trop ouvert. Ces canaux sont connus, et la plupart sont surveillés.

    L’IA générative en a ouvert un nouveau. Un assistant IA ne travaille qu’avec ce qu’on lui donne : une question, un document collé, un fichier joint. Et les assistants les plus utilisés fonctionnent hors de l’entreprise. Chaque demande fait donc sortir de l’information.

    Ce canal a une particularité : il est invisible. Pas d’alerte, pas de pièce jointe suspecte, pas de pirate. Juste un collaborateur qui fait bien son travail. Les dirigeants ne le voient pas passer.

    On ne reviendra pas en arrière

    Disons-le clairement : l’IA générative n’est pas une mode. Elle est une technique devenue ordinaire dans nos outils de travail. On l’utilise pour rédiger, résumer, analyser un tableur, préparer une réunion, écrire du code. Les gains sont réels : du temps rendu aux tâches qui comptent, une meilleure qualité rédactionnelle, un accès plus rapide à l’information.

    À La Forge, notre conviction est simple : l’IA doit démultiplier les savoir-faire, pas les remplacer. Les usages spontanés de vos équipes en sont la première preuve. Ils sont nés sans plan de déploiement, parce qu’ils rendent service.

    L’interdiction ne les fera pas disparaître. Elle les déplacera vers les téléphones personnels et les comptes privés, là où plus personne ne voit rien. C’est ce qu’on appelle le « shadow IA ».

    Le cadre : quatre lettres, DICP

    La sécurité de l’information n’a pas attendu l’IA. Elle se mesure depuis longtemps à quatre critères, résumés par quatre lettres :

    • Disponibilité : l’information est accessible quand on en a besoin.
    • Intégrité : elle n’a pas été altérée.
    • Confidentialité : seuls ceux qui y ont droit y accèdent.
    • Preuve : on peut établir qui a fait quoi, et quand, avec une trace qui ne peut être ni contestée ni modifiée. C’est la non-répudiation.

    Appliquons ce cadre à l’IA générative.

    La disponibilité est le point fort des grands fournisseurs : leurs infrastructures tournent jour et nuit, partout dans le monde. L’intégrité des échanges est largement assurée par le chiffrement. C’est sur la confidentialité que le cadre se fissure : au moment où le collaborateur appuie sur « Envoyer », l’information change de mains. Et la preuve manque presque toujours : l’entreprise ne garde aucune trace de ce qui est parti.

    Deux lettres sur quatre ne sont pas couvertes : C (Confidentialité) et P (Preuve). Les référentiels de sécurité, comme l’ISO 27001, définissent un cadre de maîtrise des risques et référencent des mesures de prévention des fuites de données. Ils ne disent pas comment arrêter un copier-coller.

    Une gouvernance qui ne gouverne rien

    La gouvernance est l’ensemble des règles, des rôles et des mesures qui permettent à une organisation de prendre des décisions et de vérifier qu’elles sont appliquées. Deux verbes, donc : décider et vérifier.

    La plupart des entreprises ont fait la moitié du chemin. Elles ont décidé : une charte informatique, un paragraphe sur l’IA, parfois une liste d’outils autorisés. Elles ne vérifient pas, parce qu’elles n’en ont pas les moyens.

    Les meilleures organisations pilotent par objectifs et résultats clés mesurables. Appliqué à l’IA générative, cela donne par exemple :

    • Objectif : utiliser l’IA générative partout où elle crée de la valeur, sans exposer nos informations sensibles.
    • Résultat clé 1 : connaître chaque mois le taux d’adoption réel, par outil et par équipe.
    • Résultat clé 2 : réduire le nombre d’informations sensibles envoyées vers des services externes.
    • Résultat clé 3 : disposer d’une trace exploitable de chaque incident évité.

    Une charte ne permet de mesurer aucun de ces résultats.

    L’outil manquant : la prévention des fuites, appliquée à l’IA

    La prévention des fuites de données, ou DLP (Data Loss Prevention), désigne les outils qui repèrent une information sensible au moment où elle s’apprête à quitter l’entreprise, et qui appliquent une règle : la laisser passer, prévenir l’utilisateur, ou l’arrêter. Les entreprises en équipent depuis longtemps leur messagerie ou leurs postes de travail. Presque jamais l’endroit où l’on écrit à un assistant IA.

    Appliquée à l’IA générative, la DLP referme les deux lettres manquantes du DICP. La confidentialité, parce que l’information sensible s’arrête avant de sortir. La preuve, parce que chaque événement est enregistré.

    Elle fait aussi davantage. En voyant passer les usages, elle donne à la direction ce qui lui manquait pour gouverner, au sens plein du terme :

    • Mesurer : le taux d’adoption réel de l’IA générative, outil par outil et équipe par équipe.
    • Contrôler : les règles s’appliquent au moment de l’usage, pas dans un document.
    • Amplifier : des collaborateurs protégés osent utiliser l’IA davantage, et la direction sait où investir, former ou rationaliser les abonnements, en fonction du retour sur investissement observé.

    Firewall AI : la pièce qui manquait

    La sensibilisation, la formation, les chartes et les tests préparent les équipes. Ils sont indispensables. Mais il reste un instant qu’aucun d’eux ne couvre : celui où le collaborateur appuie sur « Envoyer ».

    C’est à cet instant que La Forge a placé Firewall AI, un système de prévention des fuites conçu pour l’IA générative. Il prend la forme d’une extension pour les navigateurs du marché, Chrome et Edge, et Firefox sur demande. Il fonctionne avec les assistants les plus utilisés, comme ChatGPT, Claude, Gemini, Copilot, Perplexity ou Grok, mais aussi avec les assistants que l’entreprise a développés ou installés en interne.

    • Il repère les informations sensibles avant leur envoi : les données personnelles, mais aussi les informations que l’entreprise juge stratégiques.
    • Il applique les règles de l’entreprise : selon la sensibilité de l’information, il prévient le collaborateur ou bloque l’envoi.
    • Il fournit un élément de preuve pour chaque événement.
    • Il mesure l’adoption réelle de l’IA générative, pour piloter les investissements.
    • Il couvre les usages là où ils ont lieu : un nouvel assistant interne s’ajoute en quelques clics.
    • Il est conçu et édité en France, disponible en service hébergé ou installé dans votre propre infrastructure.

    Une charte dit ce qu’il ne faut pas faire. Firewall AI applique les règles de la charte et enregistre chaque événement.

    Démarrez par un pilote sur un groupe test. En quelques semaines, vous voyez objectivement quels outils sont utilisés, par quelles équipes, avec quelles informations. La Forge peut ensuite vous accompagner pour traduire votre charte en règles appliquées et définir les usages de l’IA à encourager.

    Prêt à voir ce qui sort réellement de votre entreprise ?

    Ressources

  • Ceux qui ont le titre et ceux qui savent faire

    Ceux qui ont le titre et ceux qui savent faire

    Dans l’entreprise, le titre ouvre généralement les postes, fixe les salaires et donne le droit à la parole. Et le savoir-faire fait tourner l’activité. L’IA générative change la donne car elle dévalue une grande partie de ce que les titres certifiaient et rend décisives des compétences qu’aucun titre ne certifie encore. Le dirigeant qui veut savoir sur qui repose son activité doit apprendre à regarder autre chose que les diplômes et les intitulés de poste.

    L’idée de ce billet vient de Steeve Morin, fondateur de ZML, dans un épisode récent du podcast À La French. Il y distinguait l’ingénieur de statut, que son diplôme et son poste suffisent à désigner, de l’ingénieur de compétences, celui qui sait faire tourner l’installation et la réparer quand elle s’arrête. En France, observe-t-il, le prestige est allé au premier, et le second a longtemps été « l’ingénieur de quelqu’un ». Cette remarque m’est restée après l’écoute. Elle pose une question que l’IA générative rend pressante pour un dirigeant : à quoi reconnaître ceux qui savent faire, quand le titre ne suffit plus à les désigner ?

    La distinction dépasse les ingénieurs. Le juriste titulaire du CAPA et celui qui sait rédiger la clause qui tiendra devant un juge ne sont pas toujours la même personne. Le constat vaut aussi en finance, en ressources humaines, en conseil, etc. Dans chaque métier, si on y regarde de près, le titre et le savoir-faire ne coïncident pas complètement. L’IA générative creuse cet écart plus vite et le rend plus difficile à repérer.

    Un titre certifie une compétence à une date, dans un état donné de la technique. Prenez les développeurs. Pendant des années, diplômes, certifications et grilles de recrutement ont valorisé la maîtrise d’un langage ou d’un framework. Ils ont beaucoup moins mesuré la capacité à faire parler un métier, à comprendre ce que l’utilisateur ne sait pas formuler, à transformer un domaine confus en modèle. Cette maïeutique et cette capacité de conceptualisation n’apparaissaient sur aucun diplôme. Dans les équipes, elles faisaient déjà la différence entre les développeurs.

    Avec l’IA générative, la maîtrise d’un langage perd l’essentiel de sa valeur. Un assistant comme Claude Code écrit du code correct dans tous les langages courants, mais il ne connaît pas le métier pour lequel il code. Le développeur doit comprendre ce métier assez bien pour dire à l’outil quoi construire et juger ce qu’il produit. C’est précisément la compétence que les diplômes mesuraient le moins.

    Le même déplacement touche tous les métiers à titre. L’étude de Stanford sur l’entrée des jeunes dans les métiers exposés à l’IA en donne le mécanisme : l‘IA remplace plus facilement le savoir codifié, celui qu’on apprend en formation et qu’on valide à l’examen, que le savoir tacite accumulé par l’expérience. Or c’est ce savoir codifié que les titres certifient. L’investisseuse Sarah Guo le résume en une règle : ce qui se mesure est absorbé en premier. Un examen est par construction un exercice mesurable.

    En finance, des chercheurs de NYU Stern ont soumis en 2025 vingt-trois modèles d’IA (des LLM) à un examen blanc du niveau III du CFA, l’examen qui clôt le titre d’analyste financier le plus coté du secteur, questions rédactionnelles comprises. Le meilleur modèle a obtenu 79,1 %, un score que les auteurs jugent suffisant pour réussir. Le titre complet exige aussi des milliers d’heures d’expérience professionnelle. C’est cette part, la pratique en situation, que l’examen ne mesure pas.

    Les compétences qui comptent aujourd’hui consistent à comprendre un domaine et le conceptualiser, à formuler le bon problème, à juger une production et repérer l’erreur plausible. Aucune école ne les certifie encore, parce qu’elles se sont constituées en quelques années, sur le terrain, par essais et erreurs. Ceux qui tirent le meilleur de l’IA connaissent leur métier assez bien pour savoir ce qu’ils attendent de l’outil.

    Sans se fier au titre, on pouvait encore juger quelqu’un sur ce qu’il produisait, puisqu’un travail de qualité supposait une personne capable de le faire. L’IA rend ce jugement moins fiable. Gustavo de Souza, économiste à la Réserve fédérale de Chicago, a étudié vingt ans d’IA industrielle au Brésil à partir du registre national des logiciels. Dans les métiers de production, l’IA permet à des personnes moins formées et moins expérimentées de tenir des postes qui demandaient des années de métier, et la prime des plus qualifiés baisse. Et, son étude porte sur une technique d’IA antérieure aux modèles génératifs ! À l’usine électronique de Siemens à Erlangen, un copilote traduit les codes d’erreur des machines de brasage en langage courant et propose une solution tirée de l’historique d’exploitation et de la documentation. Siemens le présente comme un collègue expérimenté toujours disponible, censé permettre à un opérateur peu expérimenté de résoudre des pannes qui demandaient jusqu’ici un spécialiste de ces machines.

    L’expertise passe dans l’outil, et la production de l’opérateur ressemble à celle d’un expert. Apparaissent alors des personnes qui livrent la production sans avoir le savoir-faire. Dans les indicateurs, rien ne les distingue de celles qui savent faire. Le technicien SAV de mon billet sur l’AI Act en fait partie : son assistant lui donne un diagnostic juste neuf fois sur dix, jusqu’au jour où un client appelle depuis un site sans réseau. Le juriste qui fait rédiger ses clauses et l’analyste qui fait produire ses modèles sont dans la même situation.

    L’entreprise continue de récompenser le titre parce qu’elle n’a pas d’autre moyen de voir la compétence. L’économiste Enrique Ide (IESE) en a donné la mécanique dans un modèle de transmission du savoir entre générations. Le savoir tacite, celui qui permet de reconnaître une panne au bruit ou de sentir qu’un raisonnement juridique ne tiendra pas, est incorporé à la personne et ne se vérifie pas de l’extérieur. Dans son modèle, les novices qui cherchent un mentor se rabattent donc sur ce qui se voit : le rang, l’institution d’origine, la lignée de formation. Le mécanisme vaut pour toute décision qui repose sur la compétence d’autrui.

    Les données vont dans ce sens. Sur le marché américain, Elias Absawy observe que dans les métiers cognitifs les plus exposés à l’IA, la prime au diplôme augmente, sans hausse comparable de la prime à l’expérience. Son étude mesure l’expérience de façon grossière, et elle reste corrélative. Une lecture possible : quand la production ne permet plus de distinguer les personnes, il ne reste que le titre pour trier.

    Même un titre bien fondé vieillit. En 2025, une étude publiée dans The Lancet Gastroenterology & Hepatology a observé que des endoscopistes expérimentés détectaient moins de polypes sans l’outil après quelques mois d’usage d’une IA d’aide à la détection. Lisanne Bainbridge avait nommé ce mécanisme en 1983, l’ironie de l’automatisation : plus un système est automatisé, moins l’opérateur a l’occasion d’entretenir la compétence qu’il devra mobiliser le jour où l’automatisme s’arrête. Le titre, lui, reste acquis. Aucun système RH ne signale qu’une compétence qu’il atteste n’est plus pratiquée.

    Ceux qui savent faire et transmettent sont les moins récompensés par l’organisation. Natalia Emanuel, Emma Harrington et Amanda Pallais ont étudié les ingénieurs logiciels d’une grande entreprise américaine. Quand les équipes travaillent à proximité, les seniors donnent davantage de retours sur le code des juniors et produisent moins. Le temps passé à transmettre est retiré à la production, qui est ce que l’entreprise mesure. Il en va de même pour les usages de l’IA : celui qui a trouvé la bonne manière de travailler avec l’outil passe du temps à la montrer à ses collègues, et ce temps n’apparaît dans aucun indicateur.

    Il existe en France une filière qui confère le statut sur d’autres bases. Chez les Compagnons du Devoir, l’aspirant réalise après plusieurs années de Tour de France un travail de réception, jugé par les compagnons de son métier sur la réalisation technique et sur la manière dont il a affronté les difficultés. L’Inspection générale des affaires sociales résume la différence entre les deux étapes du parcours : l’adoption fait entrer dans la communauté, la réception fait reconnaître par les professionnels du métier. Une fois reçu, le compagnon forme à son tour les plus jeunes dans les maisons. La transmission fait partie du statut.

    Ce modèle montre qu’un statut peut reposer sur deux choses que l’entreprise ne sait pas reconnaître : un ouvrage jugé par ceux qui maîtrisent le métier, et la transmission. Il permet aussi de certifier une compétence empirique, qu’aucun manuel ni examen ne peut capter.

    Pour un dirigeant, quatre décisions en découlent.

    • Mesurer ce que les gens savent faire sans l’outil. Certaines organisations prévoient des étapes volontairement réalisées à la main pour entretenir une compétence critique, ce qu’IEEE Spectrum appelle des « manual gates ». Dix dossiers refaits sans assistant chaque trimestre suffisent à distinguer celui qui sait faire de celui qui fait faire.
    • Revoir ce que valorisent le recrutement et les classifications. Beaucoup de fiches de poste et de grilles datent d’avant l’IA générative. Elles demandent la maîtrise d’un langage, d’un logiciel ou d’une norme, rarement la capacité à comprendre un domaine, à le formuler, à juger une production. Pour recruter, faites traiter un cas réel de votre activité avec l’outil, et regardez comment la personne le cadre et ce qu’elle corrige.
    • Reconnaître la transmission. Cela passe par du temps réservé, une place dans l’évaluation annuelle et une part de la rémunération. Tant que transmettre coûte de la production à celui qui transmet, les meilleurs transmettent moins.
    • Ouvrir des parcours d’expertise. Dans beaucoup d’entreprises, la seule progression passe par le management. Celui qui sait faire et veut être reconnu doit alors cesser d’exercer la compétence qui le distingue.

    C’est le travail que nous faisons à La Forge avec les dirigeants qui nous sollicitent. Nous partons de leurs savoir-faire et nous les cartographions avec leurs équipes, sans nous arrêter aux organigrammes : qui sait faire quoi, où se trouve le geste que personne d’autre ne maîtrise, qui le transmet. Pour chaque cas d’usage de l’IA, nous tranchons une posture (substituer, augmenter, piloter ou entraîner), puis nous suivons dans la durée l’autonomie des équipes sans l’outil, la qualité de leur discernement et la transmission.

    Si la question se pose chez vous, écrivez-moi : trajectoire@la-forge.ai

    Dans la même série :

  • L’AI Act vous demande de former vos équipes mais ne dit pas à quoi.

    L’AI Act vous demande de former vos équipes mais ne dit pas à quoi.

    Le 2 août, l’AI Act est entré dans les réunions de direction par la porte des chatbots et des deepfakes. L’obligation qui concerne directement vos équipes est en vigueur depuis dix-huit mois, et personne n’en parle. Le marché l’a réduite à deux heures de formation et un certificat. En juillet, le législateur a même précisé qu’elle n’exigeait aucun niveau. C’est précisément ce qui la rend intéressante.

    Le 2 août, une nouvelle salve d’obligations de l’AI Act est entrée en application. Vous en avez sûrement entendu parler sous la forme de trois consignes : le chatbot doit dire qu’il est un chatbot, les contenus générés doivent porter un marquage lisible par machine, les deepfakes doivent être étiquetés.

    Trois sujets d’éditeurs et de plateformes. Rien qui concerne la façon dont vos équipes travaillent au quotidien. Pourtant l’obligation qui les concerne existe, elle est en vigueur depuis dix-huit mois, et je n’ai vu personne la commenter cet été. C’est l’article 4.

    Il s’applique à toute entreprise qui déploie un système d’IA, quel que soit son niveau de risque et sans seuil d’effectif. Le cabinet d’expertise comptable de douze personnes dont les collaborateurs révisent des liasses avec un assistant est concerné. La PME industrielle de quatre-vingts personnes dont les techniciens SAV diagnostiquent des pannes avec un copilote l’est aussi.

    Et l’ampleur est connue : selon une enquête YouGov pour Microsoft France menée en janvier auprès de 657 cadres et dirigeants, 80 % des dirigeants utilisent l’IA générative chaque semaine, 61 % des utilisateurs passent par des comptes personnels, et plus de sept cadres sur dix n’ont reçu aucune formation.

    Trois chiffres qui, mis côte à côte, décrivent un usage massif, invisible pour l’entreprise, et sans cadre.

    Que demande le texte ? Depuis sa réécriture par le règlement Omnibus entré en vigueur le 27 juillet 2026, l’article 4 tient en deux phrases.

    « Les fournisseurs et les déployeurs de systèmes d’IA prennent des mesures pour soutenir le développement de la maîtrise de l’IA de leur personnel et des autres personnes chargées du fonctionnement et de l’utilisation de ces systèmes pour leur compte, en tenant compte de leurs connaissances techniques, de leur expérience, de leur éducation et de leur formation, du contexte dans lequel les systèmes seront utilisés, et des personnes ou groupes de personnes à l’égard desquels ils seront utilisés. Cette obligation n’impose pas aux fournisseurs ou aux déployeurs de garantir un niveau particulier de maîtrise de l’IA à quelque individu que ce soit. »

    La version de 2024 parlait d’assurer un niveau suffisant. Celle de 2026 parle de soutenir un développement, et ajoute la dernière phrase. Le législateur a renoncé à fixer le niveau et laisse à chaque entreprise la charge de définir ce qui est proportionné à sa situation. Il ne lui fournit aucun instrument pour le mesurer.

    Le marché, lui, a fixé le niveau. Taper seulement « article 4 AI Act » dans un moteur de recherche pour voir la page se remplir d’offres de formation. Le format est partout le même : une sensibilisation de deux heures, parfois une journée, un quiz, un certificat individuel par participant. Et presque toujours le même avertissement en tête de page : 15 millions d’euros ou 3 % du chiffre d’affaires mondial en cas de manquement. Ce barème existe dans le règlement. Il figure à l’article 99, paragraphe 4, qui énumère les obligations sanctionnées à ce niveau. L’article 4 n’en fait pas partie. Il n’apparaît dans aucune des listes d’infractions de l’article 99.
    Le chiffre qui vend la formation appartient à un paragraphe où l’obligation qu’elle prétend couvrir n’est pas citée…

    La Commission européenne a mis ses réserves par écrit. Sa foire aux questions sur l’article 4 précise que se contenter de la notice d’utilisation du système, ou demander au personnel de la lire, risque d’être inefficace. Elle a publié un répertoire de pratiques rassemblant une quarantaine d’initiatives, plateformes d’e-learning, formations en présentiel, bootcamps. Et elle prévient, en tête du répertoire, que reproduire ces pratiques ne confère aucune présomption de conformité. L’institution qui porte le texte publie un catalogue de formations en précisant qu’il ne prouve rien.

    Pourquoi un certificat ne prouve-t-il rien ? Parce qu’il atteste qu’une formation a eu lieu, pas qu’une compétence est conservée. Or l’usage lui-même érode cette compétence. Des développeurs, des médecins, des analystes suivis pendant des mois font moins bien sans l’outil qu’avant de l’avoir. J’ai détaillé ces études dans un billet précédent. Un seul chiffre pour fixer l’ordre de grandeur : face à un assistant qui se trompe avec assurance, des participants passent de 46 % à 31 % de bonnes réponses. Ils ne corrigent pas la machine, ils lui cèdent.

    Reprenez le technicien SAV de tout à l’heure. Il a suivi sa formation en mars. Depuis, l’assistant lui propose un diagnostic à chaque intervention, et dans neuf cas sur dix il a raison. En novembre, un client appelle depuis un site sans réseau. Le technicien a le certificat dans son dossier RH. A-t-il encore le geste ?

    Il faut maintenant dire ce que l’article 4 n’est pas. Ce n’est pas la seule disposition du règlement qui parle de compétence. C’est la seule en vigueur aujourd’hui, et la seule qui vise tous les systèmes. La version dure existe.

    L’article 14, sur les systèmes à haut risque, exige que la personne chargée du contrôle humain reste consciente de sa tendance à se fier automatiquement aux sorties du système. Le texte emploie le terme de biais d’automatisation. La reddition cognitive de Wharton est écrite dans la loi. Le même article exige que cette personne puisse, dans toute situation, décider de ne pas utiliser le système ou de passer outre son résultat.

    L’article 26 impose aux déployeurs de confier ce contrôle à des personnes qui ont la compétence, la formation et l’autorité nécessaires. Sans phrase de décharge, cette fois. Et là, les 15 millions ou 3 % s’appliquent bel et bien : l’article 26 est nommément listé à l’article 99.
    Sauf que l’Omnibus a repoussé l’entrée en application de ce chapitre au 2 décembre 2027 pour la plupart des systèmes concernés.

    Voilà la situation réelle. Pendant quinze mois, aucune entreprise n’a d’obligation mesurable sur le jugement de ses équipes face à l’IA. L’obligation en vigueur précise qu’elle n’exige aucun niveau. L’obligation exigeante n’est pas encore opposable. Et pendant ce temps l’érosion, elle, court.

    Un détail de plus : l’Omnibus charge le Comité européen de l’IA d’écrire des recommandations et des objectifs communs pour la maîtrise de l’IA. Le référentiel n’existe pas encore. Il s’écrira d’ici 2027, et il s’écrira à partir de ce que les entreprises auront su montrer.

    Reste la question que tout dirigeant se pose : concrètement, que risque-t-on ? Pas d’amende européenne sur l’article 4. Les États membres doivent prévoir des sanctions effectives et proportionnées dans leur droit national, et ce sont les autorités nationales de surveillance du marché qui contrôlent depuis le 2 août, pas la Commission.

    En France, aucune autorité n’est nommément en charge de l’article 4 ; le paysage est réparti entre la CNIL, la DGCCRF, l’Arcom et d’autres selon les secteurs. La Commission précise qu’une sanction est surtout probable lorsqu’un incident survient et que la formation des personnes en cause s’avère insuffisante. Personne ne viendra donc vérifier votre registre un lundi matin. En revanche, le jour où une décision prise avec l’IA tourne mal, un devis erroné envoyé à un grand compte, un diagnostic manqué, une clause oubliée dans un contrat, la question posée ne sera pas « avez-vous une attestation ? ». Elle sera : « vos équipes étaient-elles en mesure de voir que l’outil se trompait ? ».

    Un certificat ne répond pas à cette question. Une mesure y répond. Un certificat mesure une formation suivie. Un savoir-faire se mesure sur ce que les équipes font encore sans l’outil.

    Les trois dimensions que je proposais de suivre dans le billet précédent prennent ici un autre statut. Elles deviennent des preuves, et elles se mettent en place sans laboratoire.

    Les voici en synthèse :

    • L’autonomie résiduelle : une fois par trimestre, dix dossiers déjà traités sont refaits sans l’outil, et on regarde ce qui tient. Si le technicien retrouve neuf diagnostics sur dix, il comprend son système. S’il en retrouve cinq, la formation n’a rien conservé.
    • La qualité du discernement : la part des propositions de l’IA qui ont été modifiées, contestées ou refusées avant validation. Ce chiffre existe déjà dans les journaux d’usage de tous les assistants, personne ne le lit. Une équipe qui accepte 97 % des propositions telles quelles ne connaît pas les limites de son outil, quoi qu’en dise son certificat.
    • La transmission : le temps qu’il faut aujourd’hui à un nouvel arrivant pour atteindre l’autonomie qui était la norme avant l’IA. Si ce délai s’allonge, la formation produit des utilisateurs, pas des professionnels.

    Aucun régulateur n’exige ces trois mesures mais aucun ne pourra les contester.

    Il y a deux manières de lire l’article 4. Le lire comme une contrainte produit du papier, à 200 euros HT la personne. Ou le lire comme une question de savoir-faire.

    La deuxième produit deux choses. Une preuve solide le jour où l’on vous la demande. Et, une information que très peu d’entreprises possèdent aujourd’hui : cas d’usage par cas d’usage, les endroits où l’IA rend vos équipes meilleures et ceux où elle les rend juste plus rapides. Autrement dit, quels savoir-faire vous acceptez de laisser partir parce qu’ils ne font plus la différence, et lesquels vous choisissez de protéger. Le législateur n’a pas écrit ce texte pour cela. Rien n’interdit de s’en servir ainsi.

    C’est exactement le travail que nous faisons à La Forge avec les dirigeants qui nous sollicitent. On part de leurs savoir-faire, pas de leurs outils. On les cartographie avec eux, puis pour chaque cas d’usage de l’IA on tranche une posture : substituer, augmenter, piloter ou entraîner. Cette décision fixe ce qu’on accepte d’automatiser et ce qu’on refuse de voir s’éroder. Ensuite nous suivons ensemble et dans la durée les trois mesures ci-dessus (autonomie, discernement et transmission), au même rang que les données, la conformité et les coûts. Le jour où une autorité, un client ou un assureur pose la question, la réponse est un historique, pas une attestation.

    Si la question se pose chez vous, écrivez moi: trajectoire@la-forge.ai

    Dans la même série :

  • Dans l’entreprise, rien ne mesure la dégradation des savoir-faire

    Dans l’entreprise, rien ne mesure la dégradation des savoir-faire

    Les entreprises mesurent ce que l’IA fait gagner. Aucune ne mesure ce qu’elle fait perdre aux équipes qui l’utilisent. Trois études parues cette année commencent à le documenter.

    Les tableaux de bord sont formels : avec l’IA, la productivité progresse, les délais se réduisent, l’adoption monte, les utilisateurs se déclarent satisfaits. Tout va bien. C’est précisément ce qui devrait inquiéter.

    Car ces indicateurs mesurent une seule chose : la capacité de l’IA à automatiser des tâches. Ils ne disent rien de l’évolution de l’expertise ni du jugement. Autrement dit, ils sont incapables d’évaluer les savoir-faire. Aucune entreprise ne sait aujourd’hui répondre à cette question pourtant simple : mes équipes sont-elles devenues intrinsèquement meilleures, ou juste plus rapides ?

    La recherche récente, elle, commence à répondre. Et ce qu’elle documente ne figure dans aucun tableau de bord.

    Des chercheurs de Wharton ont soumis 1 372 participants à des problèmes conçus pour que la réponse intuitive soit fausse et que seule la réflexion mène à la bonne. Certains disposaient d’un assistant conversationnel, programmé à leur insu pour donner tantôt la bonne réponse, tantôt une réponse fausse formulée avec assurance. Sans assistant, ils répondaient correctement dans 46 % des cas. Avec un assistant qui se trompait, ils tombaient à 31 %, soit en dessous de leur propre niveau. Plutôt que de corriger la machine, ils ont abandonné leur jugement au profit du sien. Les chercheurs parlent de reddition cognitive.

    Le METR, un laboratoire américain indépendant d’évaluation des systèmes d’IA, a mesuré le travail de développeurs expérimentés équipés d’assistants de code. Avant l’expérience, ils anticipaient un gain de temps de 24 %. Après l’avoir vécue, ils estimaient encore avoir gagné 20 %.

    Le chronomètre indiquait l’inverse : 19 % de temps passé en plus. Or c’est ce ressenti, abondamment collecté par les enquêtes de satisfaction, qui tient lieu de preuve dans la plupart des entreprises. L’ampleur exacte du ralentissement a depuis été discutée, y compris par les auteurs eux-mêmes, mais l’écart entre ce que les développeurs croyaient et ce que la mesure montrait n’a pas bougé.

    Une étude publiée dans The Lancet Gastroenterology and Hepatology, enfin, a suivi des endoscopistes après le déploiement d’une IA de détection des polypes. Quelques mois plus tard, leur taux de détection sans assistance était tombé de 28,4 % à 22,4 %, soit un cinquième de performance en moins. Le geste lui-même s’était érodé, et personne ne s’en était aperçu, parce que l’érosion ne se révèle que le jour où l’outil manque.

    Reddition cognitive, illusion de maîtrise, érosion différée : trois mécanismes à l’œuvre pendant que les indicateurs restent au vert. Le problème n’est pas un manque d’information parmi d’autres. C’est un système de mesure qui renvoie un signal positif pendant que se dégrade ce qui a le plus de valeur.

    Aller plus vite est une performance de court terme, et elle se rattrape. Être meilleur que les autres est ce qui fait gagner dans la durée. C’est pourquoi, parmi les actifs d’une organisation, le savoir-faire occupe une place centrale. On peut acheter de la puissance de calcul, louer de l’expérience auprès d’un cabinet de conseil, acquérir des briques technologiques. Le savoir-faire, lui, ne s’acquiert pas: il se construit dans la pratique, et l’expérience accumulée ne se transfère pas par contrat. Tout le reste lui est subordonné: la réputation d’une entreprise est construite sur ce qu’elle a su faire hier, et elle ne survit pas longtemps à l’érosion de ce qu’elle sait faire aujourd’hui. Laisser ce patrimoine hors du champ de mesure, c’est prendre les décisions de déploiement à l’aveugle.

    Rien de tout cela n’est pourtant une fatalité technologique. Les mêmes modèles, selon la manière dont on les déploie, paupérisent les savoir-faire ou les démultiplient. La différence se joue dans la conception des usages. Mais pour orienter ces choix, encore faut-il mesurer autre chose que des gains de productivité.

    Trois dimensions sont prioritaires : l’autonomie résiduelle, c’est-à-dire ce que les équipes savent encore faire quand on coupe l’outil ; la qualité du discernement, soit la part des propositions de l’IA qui sont contestées, vérifiées, raffinées plutôt qu’acceptées telles quelles ; et la transmission, mesurée par le temps qu’il faut désormais à un débutant pour atteindre l’autonomie qui était la norme avant l’IA. Ces dimensions ne se mesurent ni en laboratoire ni par sondage : l’érosion est différée, la dépendance s’installe progressivement, et le ressenti des intéressés est précisément ce qui est biaisé. Il faut mesurer sur le terrain et dans la durée.

    Le matériau existe déjà. Depuis la diffusion massive des assistants conversationnels, chaque professionnel accumule sans y penser un journal détaillé de sa manière de travailler avec l’IA : ce qu’il délègue, ce qu’il conteste, ce qu’il reprend en main. Ces traces restent aujourd’hui inexploitées pour la question qui nous occupe, alors qu’elles en sont la meilleure source, à condition que ceux qui les ont produites y consentent explicitement et en soient les premiers bénéficiaires.

    On ne mesure que ce qu’on a jugé précieux. Inscrire les savoir-faire parmi les objectifs, au même rang que la productivité, est une décision stratégique. Les dirigeants qui la prendront sauront quelles compétences profondes ils acceptent de laisser partir parce qu’elles ont cessé de faire la différence, et lesquelles ils choisissent de protéger et de développer. Sans cette décision, l’arbitrage se fait quand même, mais il se constate après coup, dans les parts de marché d’abord, puis dans la capacité à rester dans la course.

    A La Forge, l’érosion des savoir-faire est suivie comme un risque à part entière, au même rang que les données, la conformité et les coûts. Si la question se pose chez vous, écrivez-nous : trajectoire@la-forge.ai

  • L’IA a supprimé le « je ne sais pas » et avec lui l’apprentissage collectif

    L’IA a supprimé le « je ne sais pas » et avec lui l’apprentissage collectif

    Dans une organisation, tout apprentissage commence par le même geste : quelqu’un admet qu’il ne sait pas. C’est cet aveu qui déclenche la question posée au collègue d’en face, la recherche partagée, le point rapide en réunion, l’appel à celui qui a déjà rencontré le problème. Le « je ne sais pas » est le déclencheur, et il est partagé et profite à tous.

    C’est exactement ce moment que l’IA fait disparaître.

    Le mécanisme individuel

    Une étude publiée cet été le documente. Valerio Capraro et ses collègues ont fait passer cinq expériences à 3 132 participants : quand une solution IA est disponible, la propension à répondre « je ne sais pas » tombe de 44 % à 3 %. Dans le même temps, la précision des réponses chute de 27 % à 9 %, et la confiance en soi double. Les questions avaient été conçues pour que l’IA se trompe, ce qui isole l’effet de l’assistance de celui de l’exactitude. Rémunérer la précision atténue le phénomène sans l’annuler.

    Le raisonnement individuel est simple. Pourquoi admettre une lacune quand une réponse plausible arrive en trois secondes, sans témoin et sans risquer la gêne d’avouer ne pas savoir ? L’ignorance a cessé d’être un état à éprouver pour avancer. On lui préfère une réponse en quelques secondes.

    Et ce qui a changé, c’est qu’elle reste privée.

    Le mécanisme organisationnel

    C’est là que le second effet se déclenche. Avant, la question posée à voix haute profitait à trois personnes : celle qui demandait, celle qui répondait, et celle qui écoutait sans rien dire. Le savoir-faire circulait par ces frottements, et l’organisation apprenait en même temps que l’individu.

    Aujourd’hui, la même question part dans une conversation que personne d’autre ne lira jamais. L’entreprise se retrouve avec des collaborateurs qui progressent chacun dans leur coin, et une organisation qui, elle, n’apprend rien.

    Le savoir s’atomise, ce qui produit les mêmes effets qu’une perte sèche dès que la personne change de poste ou s’en va.

    Le DRH d’un groupe de 370 personnes que La Forge accompagne le résume ainsi : beaucoup utilisent l’IA sans que ce soit su ni mesuré. L’usage est massif, l’apprentissage est strictement individuel, et l’organisation est aveugle aux deux.

    Un corollaire moins visible : personne ne sait plus qui sait quoi. La cartographie informelle des compétences, celle qui fait qu’on sait vers quel collègue se tourner, se construisait précisément par ces demandes publiques. Pas facile de naviguer sans carte…

    Ce n’est pas une fatalité technologique

    Tout cela tient à la manière dont on déploie ces outils sans jamais poser la question de l’impact sur les collaborateur, leur trajectoire et plus globalement les savoir-faire. Le même modèle, utilisé autrement, produit l’effet inverse.

    Quelques pistes concrètes :

    • Rendre visibles les questions posées à l’IA quand elles portent sur le métier, en les versant dans une bibliothèque de cas accessible à l’équipe.
    • Réintroduire des moments où l’on formule ce qu’on ne sait pas, avant d’aller chercher la réponse. Le déclencheur doit rester collectif même si la réponse devient individuelle.
    • Traiter les traces d’usage comme un patrimoine, avec le consentement de ceux qui les produisent et à leur bénéfice d’abord.
    • Faire de la contestation des réponses une pratique explicite, en organisant des revues à deux sur les propositions qui engagent le métier.

    Ce qui est en jeu

    Le savoir-faire d’une organisation tient dans ce qui circule entre les gens, bien plus que dans la somme de leurs compétences. On peut équiper chaque collaborateur du meilleur assistant du marché et voir malgré tout la compétence collective se déliter, simplement parce que plus rien ne passe d’une personne à l’autre.

    Savoir si mes équipes utilisent l’IA ne m’apprend donc pas grand-chose. La question utile est de savoir si mon organisation apprend encore quelque chose de ce qu’elles font avec.

    Sources

    • Valerio Capraro, Chiara Marcoccia (ENS) et Walter Quattrociocchi (Sapienza), AI advice suppresses people’s willingness to say « I don’t know », even when the advice is wrong and accuracy is incentivized. Cinq expériences, N = 3 132, dont quatre préenregistrées et une réplication directe. Preprint PsyArXiv : https://osf.io/preprints/psyarxiv/5y6m4_v1
    • AI Assistance Reduces Persistence and Hurts Independent Performance, arXiv, N = 1 222, essais contrôlés randomisés. Preuve causale : l’assistance IA réduit la persévérance et dégrade la performance sans assistance. Fait le pont avec la tribune sur l’érosion. https://arxiv.org/html/2604.04721v1
    • How On-Demand AI Assistance Undermines Learning, INSEAD Knowledge. L’aide à la demande érode la pratique et la lutte productive, même lorsque les apprenants savent que cela nuit à leur apprentissage. Argument fort : la prise de conscience individuelle ne suffit pas, seule la conception du déploiement change quelque chose. https://knowledge.insead.edu/responsibility/how-demand-ai-assistance-undermines-learning
    • When everyone has AI and the company still learns nothing, Robert Glaser. Volet organisationnel.
    • Using AI makes people less likely to admit they don’t know something, The Register, 19 juillet 2026. Vulgarisation du papier Capraro.
  • Et si l’IA devenait un levier de souveraineté et de valeur ?

    Et si l’IA devenait un levier de souveraineté et de valeur ?

    L’IA nous le rappelle chaque jour : sans souveraineté, pas d’usage vraiment responsable. Un usage responsable, ça suppose de garder la main. Et la main, on ne l’a pas. On l’a vu récemment : quand le gouvernement américain a pu couper l’accès à Mythos/Fable, personne, en Europe, n’avait l’interrupteur. Ces décisions se prennent ailleurs, sans nous. Et quand elles tombent, on ne peut rien y faire.

    Le réflexe, c’est de se protéger en se dotant des meilleures technos sur une stack souveraine : infrastructure, puissance de calcul, données. C’est nécessaire, vraiment. Mais c’est loin de suffire. Parce qu’on peut être parfaitement souverain sur ses serveurs et ses modèles, et quand même passer à côté de l’essentiel.

    Et ce qui compte le plus pour une entreprise qui veut prospérer, ce sont ses savoir-faire. L’expertise, l’expérience, l’intuition et le jugement que ses femmes et ses hommes mobilisent pour produire un travail de qualité.

    On mesure uniquement l’impact de l’IA sur les activités et pas sur les savoir-faire

    On mesure uniquement l’impact de l’IA sur les activités et pas sur les savoir-faire

    C’est l’angle mort de notre analyse stratégique et géopolitique. D’autant plus dangereux que les usages actuels de l’IA, qu’ils tournent sur une stack souveraine ou non, ont tendance à éroder ces savoir-faire.

    Sur ce point, la recherche commence à être claire. Les travaux sur l’impact cognitif de l’IA distinguent deux façons de déléguer.

    1. L’offloading bénéfique : on confie à l’IA les tâches périphériques, la mise en forme, la recherche brute, pour garder son énergie sur ce qui construit vraiment la compétence, analyser, synthétiser, juger.

    2. Et l’offloading préjudiciable : on lui confie le travail lui-même, celui qui ancre les savoirs en mémoire. Quand c’est la deuxième forme qui domine, les chercheurs parlent de « paradoxe de performance » : les résultats du moment s’améliorent, mais la compétence, elle, se dégrade.

    Une étude l’a bien montré : des apprenants assistés par l’IA réussissaient mieux sur le moment, et une fois l’outil retiré, leur niveau s’effondrait. La performance assistée ne s’était jamais transformée en vraie compétence.

    Démultiplier ou paupériser dépend de la conception, pas de la technologie

    Le mécanisme a un nom : la « paresse métacognitive ». L’IA produit des réponses fluides et convaincantes, et ça crée une illusion de maîtrise. Plus on lui fait confiance, moins on réfléchit. Moins on réfléchit, plus on en dépend. Cercle vicieux. Et comme la pensée critique repose sur un socle de connaissances en mémoire, un savoir qu’on n’a jamais construit soi-même ne permet même pas de juger ce que produit la machine.

    C’est l’effet Matthieu : ceux qui savent déjà tirent profit de l’IA, ceux qui ne savent pas encore s’enfoncent.

    Et il y a un coût immédiat, en plus. Une étude BCG menée sur 1 488 salariés (janvier 2026) montre que plus on doit superviser des outils d’IA, plus la charge mentale grimpe, avec les erreurs et l’envie de partir qui suivent. À l’inverse, quand l’IA sert à nous débarrasser des tâches répétitives, la fatigue recule. Là encore, tout dépend de ce qu’on délègue.

    Et derrière nos savoir-faire, il y a bien plus en jeu qu’un avantage concurrentiel. Il y a le bien-être des gens, leur épanouissement : un métier qui a du sens, dans lequel on progresse, ça évite pas mal de difficultés. Et, de proche en proche, la pérennité de notre société et de notre culture. J’exagère peut-être, mais je crois qu’il y a un vrai continuum.

    🧭 Alors, comment faire ? Voici notre approche.

    1. Distinguer le standard du singulier. Pour les activités qui ne sont ni critiques ni distinctives, les outils du marché font très bien l’affaire. On garde son énergie pour développer ses propres solutions là où on a un savoir-faire singulier : la réponse à un appel d’offres, le contrôle qualité sur une chaîne de production, la relation client.

    2. Choisir, pour chaque usage, la bonne façon de faire. Une technique d’IA, tierce ou maison, on peut l’employer de quatre façons. La substitution, pour les activités non singulières. Le pilotage, pour celles qu’on ne peut pas automatiser complètement mais qui restent critiques (les algorithmes d’Uber qui pilotent les chauffeurs en sont l’exemple). L’augmentation, pour les activités cœur de métier où l’esprit critique est indispensable, comme un diagnostic médical. Et l’entraînement, pour faire monter rapidement des juniors en connaissances, en compétences et en expérience. C’est l’offloading bénéfique en pratique : on délègue le bas niveau, on garde et on renforce le haut niveau.

    3. Privilégier, autant que possible, une stack souveraine. Comme le dit Raffi Krikorian, de Mozilla : qui finance la dépendance récolte la dépendance. Sinon, on risque de perdre du jour au lendemain l’accès à des services, ou à ses propres données. Coucou les États-Unis.

    4. Mesurer la progression des individus. Sur les savoir-faire critiques, une seule question compte vraiment : nos équipes sont-elles meilleures dans ce qu’elles font, ou juste plus rapides ? C’est la question que pose la recherche. Selon la réponse, l’IA renforce vos savoir-faire, ou elle les grignote.

    D’ailleurs, une étude montre que les gens formés à ne déléguer que le bas niveau, en gardant l’effort sur le haut niveau, progressent bien plus en pensée critique. Et le plus contre-intuitif : l’usage le plus efficace de l’IA, c’est souvent d’outiller l’expert qui encadre plutôt que de la mettre directement entre les mains du novice. Supprimer toute friction, c’est supprimer l’apprentissage.

    J’ai eu la chance d’en parler récemment, à l’université de printemps de la SNCF et de l’EHESS sur les conditions d’une IA qui aide vraiment à décider.

    Et avec Arnaud au sommet européen « IA avec nous » à Lille.

    Deux occasions de confronter cette conviction à des gens qui conçoivent, déploient et régulent l’IA. Et de voir que le sujet des savoir-faire leur parle, beaucoup.

    À La Forge, nous intégrons tout ça dans notre méthode. Et ce n’est plus juste une intuition : la recherche confirme ce que nous défendons depuis le début. Nous en sommes convaincus, c’est la clé pour faire de l’IA un levier de souveraineté et de grande valeur, pour l’entreprise comme pour chacun. Parce que plus nos savoir-faire seront renforcés, plus nous serons forts.

  • L’IA dans un monde contraint : où investir quand l’abondance n’est plus le scénario de base ?

    L’IA dans un monde contraint : où investir quand l’abondance n’est plus le scénario de base ?

    Le discours dominant sur l’IA est un discours de croissance. Plus de productivité, plus de vitesse, plus de parts de marché, plus de chiffre d’affaires. Les usages mis en avant sont presque toujours des cas d’expansion : générer plus de contenu, traiter plus de leads, explorer plus de code, couvrir plus de marchés.

    Ce récit est cohérent dans un monde d’abondance : énergie bon marché, capital disponible, main-d’œuvre qualifiée accessible. Il devient fragile dans un monde contraint.

    Or, l’Europe est justement en train d’entrer dans un monde contraint (si ce n’était pas déjà le cas).

    Un contexte qui change le calcul

    Le constat est avant tout structurel. L’Europe cumule plusieurs fragilités simultanées : une dépendance énergétique extérieure qui s’est révélée au grand jour depuis 2022, une démographie qui comprime le marché du travail sur une génération, des contraintes de défense et d’approvisionnement qui réintroduisent le politique dans des chaînes logistiques qu’on croyait purement économiques.

    Le résultat n’est pas un effondrement. C’est quelque chose de plus insidieux : un monde plus volatil, plus discontinu, plus politique, un monde où les hypothèses de stabilité sur lesquelles reposaient les modèles économiques deviennent moins fiables.

    Ce contexte change radicalement ce qu’on devrait attendre de l’IA, et donc où investir.

    La fragilité silencieuse du digital

    Pour comprendre pourquoi, il faut d’abord regarder ce que le digital a fait aux organisations. En 30 ans, il a structurellement augmenté leur productivité tout en éliminant les redondances (tout ce qu’un système garde au-delà du strict nécessaire pour fonctionner en conditions normales), les frictions, les délais, les stocks tampons. C’est la tendance de fond : optimiser les flux en supprimant tout ce qui ne crée pas de valeur immédiate.

    Le problème de cette logique est qu’elle confond efficacité et solidité. Optimiser pour l’efficacité, c’est optimiser pour la fragilité : moins de marge de manœuvre, moins de redondance, plus grande sensibilité aux ruptures. La pandémie ou les récents évènements géopolitiques l’ont démontré de façon spectaculaire : les chaînes d’approvisionnement les plus optimisées ont été les premières à s’effondrer, précisément parce qu’il n’y avait plus d’amortisseur.

    La plupart des organisations ont fait cet arbitrage sans le voir. Elles ont numérisé pour performer, pas pour tenir.

    3 états, 3 directions

    Face à un monde plus volatile, il existe 3 postures différentes et qui ne pointent pas dans la même direction.

    • La robustesse, c’est la capacité à encaisser un choc sans plier.
    • La résilience, c’est la capacité à revenir à l’état initial après un choc.
    • L’antifragilité, le concept développé par Taleb, va plus loin : un système antifragile tire profit de la volatilité, il se renforce quand les conditions se dégradent.

    Ces 3 objectifs impliquent des choix de conception opposés. Un système robuste est conservateur et redondant. Un système résilient est modulaire et réversible. Un système antifragile est conçu pour l’optionnalité : il préserve la capacité à bifurquer, maintient un faible coût fixe, distribue intelligemment ses sources de revenus et se protège sévèrement contre le downside (la perte potentielle si les choses se passent mal) tout en restant exposé asymétriquement à l’upside (le gain potentiel si les choses se passent bien.).

    Dans le meilleur des cas, la question qui en découle pour les investissements IA est directe : est-ce que les systèmes que vous déployez vous rendent plus robustes, plus résilients, ou plus antifragiles face à un monde qui se contracte ? Dans le pire des cas, dans quelle mesure ces systèmes vous rendent plus fragiles ?

    Déployer n’est pas cristalliser

    Prenons un exemple concret : celui d’un LLM propriétaire centralisé, accessible via API, hébergé aux États-Unis (en sachant que 80% de l’infra IA européenne repose sur des fournisseurs américains, l’exemple ne parait pas aberrant 🙃). (source : Brussels Signal)

    Ce modèle est commode, performant, et souvent le choix par défaut. Il est aussi structurellement fragile dans le contexte qui s’annonce. La dépendance est multiple : à un fournisseur qui fixe ses prix unilatéralement et peut déprécier un modèle sur lequel vous avez construit vos workflows, à une infrastructure que vous ne contrôlez pas, à une connectivité réseau qui n’est pas garantie en environnement industriel, et à un contexte géopolitique où des restrictions d’accès ne sont plus un scénario théorique.

    Exemple récent (mars 2026) : Anthropic, société qui commercialise et développe “Claude”, a mis en place un système d’heures pleines/heures creuses sur l’utilisation de ces outils et a réduit l’intensité d’utilisation par période.

    À noter que ce n’est pas une critique des grands modèles, mais plutôt une description de leur profil de risque. Un actif dont vous dépendez sans le contrôler, dont le coût varie selon des décisions extérieures, et qui cesse de fonctionner quand la connectivité est absente, est un actif fragile.

    À l’opposé, une architecture antifragile ressemble à quelque chose de différent, comme par exemple : des modèles open-source déployés localement pour les workflows critiques, une optionnalité vers le cloud pour les tâches moins sensibles, une séparation claire entre ce qui doit rester souverain et ce qui peut être délégué. Faible coût fixe, pas de dépendance à un fournisseur unique, capacité de déploiement en edge là où la connectivité est intermittente.

    Cette réflexion sur l’infrastructure est nécessaire mais elle ne suffit pas. Dans un monde contraint, la valeur n’est pas dans le choix d’infrastructure. Elle est dans le produit et dans le savoir-faire qu’il cristallise. Une architecture souveraine qui ne sert qu’à reproduire un usage générique ne protège pas davantage qu’une dépendance au cloud. Ce qui compte, c’est ce que le produit encapsule : une logique métier, une connaissance rare, un processus de décision que l’organisation ne peut pas se permettre de perdre ni d’externaliser.

    Le critère qui change tout

    Il existe un test simple pour discriminer un investissement IA défendable d’un investissement exposé dans un monde contraint.

    Un bon investissement IA dans ce contexte est celui dont le ROI (return on investment / retour sur investissement) s’améliore quand les contraintes augmentent.

    Quand l’énergie coûte plus cher, les systèmes qui réduisent la consommation énergétique créent davantage de valeur. Quand la main-d’œuvre qualifiée se raréfie, les systèmes qui augmentent l’expertise rare créent davantage de valeur. Quand les erreurs coûtent plus cher parce que les matières premières sont chères, parce que les marges sont comprimées, parce que la réglementation se durcit, les systèmes qui réduisent la non-qualité créent davantage de valeur.

    Parmi toutes ces ressources, le savoir-faire est sans doute la plus contrainte et la moins visible. Dans les secteurs de pointe comme la santé ou l’industrie le goulot n’est pas l’accès au capital ni même à l’énergie. C’est l’expert rare qui part en retraite sans passation de compétences, le professionnel surchargé dont le diagnostic mobilise trois semaines de planning, le spécialiste que le marché ne forme plus en nombre suffisant. Ce savoir-faire est le véritable goulot. Une IA qui le capte, le structure et le démultiplie est, par construction, antifragile : sa valeur augmente précisément quand cet expert se raréfie.

    Ce test est l’inverse de la logique de croissance. Un investissement IA optimisé pour l’abondance crée de la valeur en ajoutant : plus d’output, plus de vitesse, plus de couverture. Il repose sur des hypothèses de coûts stables et d’accès facile aux ressources. Quand ces hypothèses se dégradent (et a priori, elles se dégradent actuellement), son ROI se dégrade avec elles.

    Un investissement IA optimisé pour la contrainte crée de la valeur en comprimant : moins de matière gâchée, moins de temps perdu, moins d’erreurs, moins de dépendance à quelques experts seniors. Son ROI s’améliore mécaniquement quand les ressources deviennent plus rares.

    Les secteurs qui passent ce test

    Deux secteurs (parmi d’autres) illustrent cette logique avec une clarté particulière : la construction et la santé.

    Ces secteurs partagent plusieurs caractéristiques : forte intensité de main-d’œuvre, faible niveau de numérisation historique, pression réglementaire croissante, et coûts d’erreur élevés. En construction, une malfaçon ou un retard de chantier se traduit directement en pertes financières et en litiges. En santé, une erreur de dosage, un diagnostic manqué, ou un dossier mal documenté a des conséquences sur des vies et sur des budgets déjà sous tension.

    Dans ces 2 secteurs, quand l’énergie, le capital et la main-d’œuvre coûtent plus cher, on est prêt à payer davantage pour mieux décider, mieux planifier, mieux documenter, éviter la non-qualité, et réduire le temps improductif. L’IA n’est pas ici un accélérateur de croissance mais plutôt un réducteur d’exposition. Et c’est précisément pour cette raison qu’elle y devient défendable dans un monde contraint.

    Dans le BTP, prenons l’exemple d’un système qui détecte un écart de conformité avant le coulage du béton. La valeur de ce système ne tient pas à la croissance de l’entreprise, elle tient à la contrainte. D’un côté, parce que le béton et ses composants coûtent chers : une malfaçon à corriger après coulage représente un coût directement indexé sur les matières premières. De l’autre, parce que l’expert qui aurait détecté cet écart manuellement est de moins en moins disponible sur les chantiers. Ce système vaut davantage quand le monde se contracte, pas quand il croit. C’est précisément le critère d’un investissement défendable.

    L’impact attendu est direct et mesurable : moins de temps perdu sur des tâches administratives à faible valeur, moins d’erreurs de planification ou de conformité, moins de matière gâchée, moins de dépendance à quelques profils experts que le marché ne peut plus fournir en nombre suffisant.

    Ce que ça change pour la décision d’investissement

    Le discours sur l’IA restera dominé par les promesses de croissance encore quelque temps. Mais les organisations qui investissent dans ce cadre-là font un pari implicite : que le contexte macroéconomique restera favorable, que l’énergie redeviendra bon marché, que les chaînes d’approvisionnement se stabiliseront, que la géopolitique se calmera.

    Pari somme toute ambitieux, sachant que le taux de dépendance de l’UE vis-à-vis des importations d’énergie est de 57%… (source : eurostat)

    Les investissements IA les plus défendables ne sont pas ceux qui maximisent l’upside dans un scénario de croissance. Ce sont ceux qui réduisent l’exposition aux ruptures dans un scénario de contrainte et dont la valeur augmente, plutôt que de diminuer, quand les conditions se dégradent.

    La question à se poser n’est pas : quelle IA va nous faire croître plus vite ? Mais plutôt : quelle IA va nous permettre de tenir, et même de nous renforcer, dans un monde où les ressources coûtent plus cher (naturelles, main d’œuvre, etc.) et les erreurs sont moins tolérables ?

    Ce qui distingue ces investissements, c’est au fond un cercle vertueux. L’expert rare possède un savoir-faire que le marché ne peut pas reproduire à l’échelle. Un produit IA bien conçu capte, structure et démultiplie ce savoir-faire en le rendant accessible.

    Les individus qui travaillent avec ce produit montent en compétence, contribuent à son amélioration, et renforcent l’actif organisationnel. Ce cycle (savoir-faire → IA → individu → savoir-faire enrichi) produit quelque chose de rare dans un monde contraint : un avantage compétitif qui se renforce quand les conditions se dégradent, parce qu’il est ancré dans la connaissance propre de l’organisation. C’est ce cercle vertueux que nous construisons à La Forge.

    (Et ça vous évitera peut-être un réveil forcé pour profiter des heures creuses…)

  • L’open bar IA est terminé. Tant mieux.

    L’open bar IA est terminé. Tant mieux.

    GitHub Copilot bascule en facturation au token le 1ᵉʳ juin. Anthropic et OpenAI ont déjà fait le même mouvement sur leurs offres entreprise. Le CTO d’Uber a brûlé son budget IA 2026 en quelques mois et reconnaît publiquement être « retourné à la planche à dessin ». Un cadre de Nvidia explique que pour son équipe, le compute coûte plus cher que les humains qu’il était censé remplacer.

    Trois ans durant, les utilisateurs de Claude, ChatGPT, Copilot et Cursor ont brûlé entre 8 et 13 dollars de tokens pour chaque dollar d’abonnement. Personne ne le voyait, donc personne ne le mesurait.

    Cette opacité a façonné nos usages. Un outil qui semble gratuit, on l’utilise sans considération. On laisse tourner un agent en boucle sur un prompt mal posé. On empile trois, quatre, cinq agents en parallèle, et au-delà de trois la productivité auto-déclarée chute.

    Pendant ce temps, le paradoxe de Solow refait surface. Six mille dirigeants interrogés dans quatre pays : neuf sur dix disent que l’IA n’a eu aucun impact mesurable sur leur productivité ni leurs effectifs depuis trois ans. On voit l’âge de l’IA partout, sauf dans les chiffres de productivité.

    C’était prévisible. Quand la matière première est invisible, on n’en fait rien de sérieux.

    Vitesse n’est pas valeur

    L’erreur de raisonnement est ancienne. Nous avons importé dans l’économie de l’information un mode de pensée hérité de l’industrie : produire plus vite la même chose. La logique des chaînes de montage. Elle ne tient plus dans une économie déjà saturée de slides, de notes, de tableaux de bord, de propositions commerciales que personne ne lit jusqu’au bout.

    Dans ce contexte, gagner du temps ne crée pas de valeur. Souvent, ça en détruit, parce que les destinataires saturent et que rien ne se décide.

    L’IA crée de la valeur seulement quand elle renforce la capacité de discernement. Pas quand elle accélère uniquement l’exécution.

    Ce que ça change concrètement

    Une journée de Claude Code coûte 30 dollars en moyenne, 100 sur les usages lourds. Une équipe de dix développeurs qui code en boucle dans un IDE pour voir ce qui sort, ça représente 75 000 à 250 000 euros par an. Personne ne signait pour ça il y a un an. Tout le monde va devoir signer pour ça l’année prochaine, ou décider que non.

    Décider que non, c’est revenir à des questions simples qu’on s’épargnait tant que c’était gratuit (ou trop largement subventionné). Sur quel travail précis on lâche un agent. Avec quels garde-fous ? Pour quel résultat attendu, mesuré comment, par qui ? Ces questions ne sont pas nouvelles. Elles étaient celles qu’on posait avant de lancer un projet. On les avait juste mises de côté parce que l’expérimentation ne coûtait rien.

    Ça change aussi la manière de fabriquer. Quand le compute commence d’être facturé à sa vraie valeur à chaque appel, on cesse de tout faire passer par le même modèle haut de gamme.

    On confie les tâches simples à des modèles plus petits, on garde les modèles puissants pour les moments où ils font la différence, on coupe quand l’agent boucle. Et en utilise d’autres techniques d’IA plus adpatées.

    Ce qui passait pour de la coquetterie technique devient une question de marge. Et pendant qu’on y est, on découvre l’utilité de ne pas dépendre d’un seul fournisseur. Anthropic a relevé ses tarifs en mars, Microsoft vient de faire pareil. Les organisations qui avaient construit toute leur chaîne sur un seul modèle comprennent comment le piège se referme en lisant leur facture.

    Cultiver, pas extraire

    Il ne s’agit pas de freiner l’IA. Il s’agit d’en raisonner l’usage. Et de l’orienter vers ce que l’IA ne fera pas spontanément : faire grandir le savoir-faire des organisations et des personnes qui s’en servent.

    Sans ça, l’usage débridé fait exploser la facturation et paupérise nos entreprises. On injecte de la pression dans le sol pour en extraire ce qu’il reste. Trimestre après trimestre, il faut injecter davantage pour obtenir le même rendement, parce qu’on a abîmé le terrain à force de creuser. Et le terrain, dans une organisation, ce sont les savoir-faire des équipes. Ce qu’elles seules savent faire. Ce qu’elles transmettent aux nouveaux.

    L’addition se présente alors deux fois. Une première fois sur la note de cloud, qui fait uniquement monter. Une seconde fois, plus tardivement, dans la dépendance acquise et dans les savoir-faire qu’on aura laissés filer parce que l’outil semblait les rendre superflus.

    Notre conviction à La Forge tient en une phrase : démultiplier les savoir-faire par l’IA pour rendre les individus meilleurs dans ce qu’ils font. Cultiver, pas fracturer.

    Illustration de Lei Hwangsur Unsplash

  • Qu’est-ce qui fait encore entreprise à l’ère des agents ?

    Qu’est-ce qui fait encore entreprise à l’ère des agents ?

    Si vous dirigez une entreprise en ce moment, vous avez vu passer les démos. Vous avez peut-être même signé pour quelques-unes. L’IA agentique, boostée à l’IA générative, fait réellement ce qu’elle prétend faire. Elle prend en charge des tâches que l’automatisation classique laissait tomber, elle débloque des chantiers que tout le monde évitait, elle soulage des équipes qui faisaient du laborieux à longueur de journée. Ce n’est pas rien !

    Pourtant, quand on regarde ce qui se passe au niveau de l’entreprise, on reste sur sa faim.

    L’institut METR a publié en 2025 une étude randomisée qui a fait un peu de bruit. Des développeurs expérimentés, équipés des meilleurs outils du moment, travaillant sur leurs propres projets, se sont avérés 19% plus lents avec l’IA. Eux étaient persuadés d’aller 20% plus vite. L’écart entre la sensation et la réalité s’est maintenu même après qu’on leur a montré les chiffres. La même année, le MIT a publié « The GenAI Divide », un rapport construit sur l’analyse de trois cents déploiements en entreprise. Verdict : 95% des projets n’ont aucun impact mesurable sur le compte de résultat. On parle de trente à quarante milliards de dollars dépensés pour un zéro à l’arrivée.

    Un outil qui marche, dont tout le monde parle, et dont le résultat reste invisible à l’échelle où ça compte. Il y a quelque chose qui cloche, et ce quelque chose ne se règle pas en achetant plus d’agents.

    On automatise ce qui se voit, on rate ce qui compte

    Dans la plupart des déploiements que l’on observe à La Forge, l’IA agentique sert à faire disparaître des tâches. Traduire un document, extraire les informations d’un CCTP, générer une facture, rédiger une relance standard, produire un compte rendu de réunion. Je comprends l’attrait : c’est du laborieux qui saute, c’est visible, c’est chiffrable, les équipes sont contentes de récupérer du temps. L’erreur n’est pas là. L’erreur, c’est de croire qu’en automatisant ces tâches on a développé son métier.

    Une activité, c’est ce qui occupe une personne en poste dans sa journée. Un savoir-faire, c’est ce qu’une entreprise sait faire via ses équipes et que personne d’autre ne sait faire exactement comme elle. Ce sont deux choses différentes. La manière qu’a une équipe commerciale de qualifier un client dès le premier appel, le coup d’œil d’un chef de chantier qui sent qu’un devis a un problème avant d’avoir lu la dernière ligne, la façon dont un responsable R&D arbitre entre deux pistes qui semblent équivalentes sur le papier : tout ça, c’est du savoir-faire. Et c’est ça qui fait qu’on est choisi plutôt qu’un autre.

    Ce que l’IA agentique fait très bien, c’est automatiser des activités. Ce qu’elle ne sait pas faire, ou ne devrait pas faire, c’est remplacer du savoir-faire. Tacite, situé, incarné, il est souvent invisible même pour ceux qui le portent, et il ne se laisse pas coder dans un prompt. Quand on essaie quand même, on obtient une version dégradée, lissée, interchangeable. On prend ce qui faisait la différence et on le rend générique.

    Il y a pire. Quand on se contente d’automatiser les activités, on fige le modèle de travail qui les a produites, et ce modèle est le plus souvent obsolète. Steve Blank le formule avec une brutalité salutaire : une entreprise de plus de trois ans est morte. Il ne veut pas dire qu’elle n’existe plus. Il veut dire que ses activités ont été dessinées pour un monde qui n’est plus là, que ses processus traînent des contraintes qui ont disparu, et que personne n’ose les remettre en cause parce qu’on les regarde depuis trop longtemps pour les voir. Automatiser les activités de 2015 avec les outils de 2026, ce n’est pas moderniser. C’est accélérer un travail qu’il aurait peut-être fallu cesser de faire.

    Quand l’intelligence métier se dissout dans les outils

    Le deuxième effet est plus lent à apparaître, et c’est probablement celui qui coûtera le plus cher.

    Dans une organisation qui se met sérieusement à l’agentique, chaque équipe assemble ses propres workflows. Les commerciaux construisent leurs agents de qualification, de relance, de préparation de devis. Les ops montent les leurs pour prioriser les incidents et produire les comptes rendus. La R&D bricole des chaînes qui lui sont propres. Aucune de ces équipes ne fait ça mal, aucune ne cherche à saboter la cohérence globale. Mais chacune, en assemblant ses agents, en écrit une version locale du métier. Ce qu’est un bon lead, une bonne relance, un bon incident, un bon brief : tout cela finit incarné dans des outils montés séparément, par des gens différents, sans référentiel commun.

    L’intelligence métier qui était portée par les équipes et par la culture (c’est flou, mais c’est justement ça, la culture) se déporte alors progressivement dans les outils. Et comme les outils sont montés à la main dans chaque coin de l’entreprise, il n’y a plus rien qui les tient ensemble. On se retrouve avec une organisation qui commence à ressembler à un agrégat de freelances très bien équipés, qui partagent un logo, un bureau et une fiche de paie, mais plus grand-chose d’autre.

    La question que je pose aux dirigeants ces derniers mois est simple. Si vous retirez les agents que chacun s’est construits, qu’est-ce qui fait encore que votre entreprise est la vôtre ? Le nom ? L’actionnariat ? La façade ? Rien de tout ça n’est un actif défendable. Ce qui faisait singularité, c’était la manière : un geste partagé, une exigence collective, une façon de voir le client, une qualité reconnaissable entre mille. Quand cette manière n’est plus incarnée quelque part de cohérent, elle disparaît. Pas d’un coup, par dilution. Et quand on s’en aperçoit, il est déjà tard, parce qu’on n’a plus aucun lieu où aller la reprendre.

    Le vrai risque est que l’IA remplace les gens et qu’elle banalise les entreprises. Deux boîtes qui orchestrent leurs agents à partir du même catalogue d’outils, sur les mêmes API, avec les mêmes pratiques de prompt engineering, finissent par produire la même chose. L’avantage compétitif s’évapore au rythme où les outils se standardisent, et les outils se standardisent vite.

    Le MIT arrive par son chemin à un constat proche. Dans les 5% de projets qui produisent un impact réel, les réussites se concentrent là où les entreprises ont une doctrine métier claire en amont, où le déploiement s’intègre profondément dans les workflows existants, où les choix d’outillage sont faits de façon cohérente plutôt qu’empilée. Partout où chacun orchestre dans son coin, l’impact reste anecdotique et s’érode à mesure que les outils circulent sur le marché.

    Reprendre la main sur son métier

    Il n’y a rien de mystérieux dans ce qu’il faut faire, c’est juste exigeant et ça demande de résister à la pente.

    Avant de déployer un agent, il faut savoir quel savoir-faire on cherche à amplifier. Ce n’est pas la même question que « quelle activité puis-je automatiser parce que c’est techniquement possible ». La première oblige à nommer ce qu’on sait faire de singulier, à le rendre visible, à le mettre au centre. La seconde laisse le catalogue de l’outil dicter le chantier, et on finit par empiler des automatisations qui ne convergent vers rien.

    Il faut aussi arrêter de laisser l’outil décider de la manière de faire. Si un agent optimise une relance client à sa façon, et que cette façon n’est pas la vôtre, c’est sa façon qui devient votre métier. Vos clients achètent une manière, pas un workflow. Chaque fois qu’on accepte une suggestion par défaut sans la passer au filtre de ce qui fait votre identité, on cède un petit bout de ce pour quoi on est choisi. Il suffit de répéter ce geste mille fois pour se réveiller dans une entreprise qui ressemble à toutes les autres.

    Et il faut accepter que ce qui est automatisable sans perte n’est pas du métier. Traduire un texte, générer une facture, extraire un CCTP, produire un compte rendu : automatisez, vite et bien, sans regret. Mais ne vous racontez pas que vous avez transformé quoi que ce soit. Vous avez soulagé du laborieux, c’est utile, ça libère du temps, ça rend la vie plus simple à vos équipes. Ce n’est pas stratégique pour autant, et confondre les deux est précisément le piège qui mène aux 95% de la courbe MIT.

    Ce que nous faisons

    La Forge est un studio de produits IA, nous utilisons intensément ces outils, et nous sommes exposés au même risque que tout le monde. Nous nous posons la même question que tous les dirigeants : comment faire grandir les équipes et l’entreprise ?

    Nous avons fait un choix qui nous coûte du temps et de l’énergie. Nous construisons en interne un système qui cristallise notre manière de faire, notre méthode, notre vision du métier, notre exigence de qualité. Ce n’est pas un outil qui automatise notre métier. C’est un endroit où notre métier est écrit, partagé, corrigé collectivement, et où chaque agent que nous utilisons passe par ce filtre avant d’agir. Sans ce système, nous serions comme les autres : mille visions locales assemblées dans notre coin, aucune boucle de cohérence, une singularité qui fond à mesure qu’on déploie.

    Je ne vais pas le détailler ici, pas encore. Mais si le sujet vous parle, si vous sentez que dans votre propre entreprise l’intelligence métier commence à fuir dans des outils que personne ne maîtrise vraiment, venez nous en parler. C’est précisément ce que nous aidons à construire ailleurs.

  • L’IA rend-elle vos équipes meilleures ou juste plus rapides ?

    L’IA rend-elle vos équipes meilleures ou juste plus rapides ?

    Je ne cesse de lire des rapports pour tenter de mieux comprendre et anticiper l’impact de l’IA sur les individus et les organisations. Faire le lien entre toutes ces analyses est ardu. Mais j’ai trouvé une clé de lecture qui permet d’assembler pas mal de pièces du puzzle et de relier enfin les usages de l’IA à la valeur qu’ils génèrent. Il s’agit d’une étude réalisée par deux chercheurs australiens (Lodge et Loble, UTS) qui explique en grande partie ce que l’on observe : les ROI décevants, les adoptions qui plafonnent, les Copilot qu’on paie et que personne n’utilise…

    Spoiler : ce n’est pas un problème de technologie mais bien de conception. Un produit IA mal conçu dégrade les compétences de ceux qui l’utilisent. Et ça coûte une fortune.

    Je vous propose un plongeon dans quelques travaux de recherche et les chiffres de 2025-2026 pour comprendre pourquoi la conception des produits IA est devenue un enjeu de souveraineté. Pas seulement technologique. Économique, compétitive, et humaine.

    La valeur de l’IA vous échappe. Et ce n’est pas un problème d’outil.

    56 % des PDG interrogés par PwC en janvier 2026 déclarent que l’IA n’a produit ni augmentation de revenus, ni réduction de coûts dans leur organisation (source). 95 % des pilotes d’IA générative ne génèrent aucun impact mesurable sur le compte de résultat, selon le MIT (source). Gartner place officiellement l’IA générative dans le « creux de la désillusion » de son Hype Cycle 2025 (source).

    Face à ces résultats, la réaction est généralement d’investir encore plus dans les outils en espérant qu’ils soient meilleurs. De passer le plus vite possible à la version suivante. D’ajouter des licences. Bref, y aller en marche forcée.

    Et évidemment c’est la mauvaise réponse. Ce que le rapport Lodge & Loble démontre, c’est que le problème est en amont : dans la façon dont les logiciels IA sont conçus. Quand une solution IA est déployée sans réflexion sur ce que l’utilisateur doit garder comme effort cognitif et ce qu’il peut déléguer, il ne rend pas les gens plus productifs. Il les rend moins compétents.

    Et c’est exactement ce que les chiffres confirment, secteur après secteur.

    Le mécanisme : comment un mauvais design détruit de la valeur

    Dans une expérimentation sur près de 1 000 lycéens en mathématiques (Bastani et al., 2025), ceux qui utilisaient l’IA résolvaient mieux les problèmes pendant qu’ils avaient accès à l’outil. Mais une fois l’IA retirée, leur capacité s’effondrait. La performance assistée ne s’était pas transformée en compétence. Les chercheurs appellent ça le « paradoxe de performance ».

    Ce n’est pas un résultat isolé. Une étude METR de juillet 2025, en conditions contrôlées, montre que des développeurs expérimentés utilisant des assistants IA de codage étaient 19 % plus lents que ceux qui travaillaient sans, tout en étant convaincus d’avoir été plus rapides. Le rapport DORA de Google confirme ce qui semble être un paradoxe en s’appuyant sur une étude menée sur 39 000 professionnels : chaque hausse de 25 % du taux d’adoption de l’IA dans les équipes se traduit par une baisse de 1,5 % de la vitesse de livraison et de 7,2 % de la stabilité des systèmes.

    Le mécanisme est simple. Les applications d’IA (générative) produisent des réponses fluides, bien formulées, convaincantes. Cette fluidité crée une illusion de compétence. L’utilisateur confond la facilité de lecture avec la profondeur de compréhension. Il fait moins d’effort. Et moins il fait d’effort, plus il a besoin de l’outil. Les chercheurs ont un mot pour ça : la paresse métacognitive.

    Stanford et BetterUp ont chiffré le coût de ce cercle vicieux en septembre 2025. Le contenu produit par l’IA sans supervision, ce qu’ils appellent le « workslop » (du contenu qui a l’air bien mais qui ne vaut rien), coûte en moyenne 186$ par employé et par mois en retravail. Pour une entreprise de 10 000 personnes : 9 millions de dollars par an.

    Ce n’est pas l’IA qui est en cause. C’est le design de l’interaction entre les technologies d’IA et l’utilisateur. La même technologie, utilisée différemment, produit des résultats opposés.

    Bien conçu vs mal conçu : la preuve par les chiffres

    Le rapport Lodge & Loble propose une dichotomie des usages tout à fait pertinente :

    • Il y a la délégation bénéfique : confier à l’IA ce qui n’est pas le travail de fond. Compiler des données, vérifier une syntaxe, générer une première structure. Ça libère la tête pour ce qui compte : analyser, arbitrer, décider. Une étude montre que des personnes formées à ne déléguer que les tâches de bas niveau ont obtenu des gains très nets en pensée critique par rapport aux groupes témoins.
    • Et il y a la délégation préjudiciable : confier à l’IA le travail qui construit la compétence elle-même. Quand un professionnel demande à l’IA de formuler le diagnostic, d’écrire l’analyse ou de produire la recommandation, il court-circuite le processus qui fait de lui un expert. Le rapport le dit sans détour : l’information récupérée via des techniques d’IA ne s’intègre pas dans les structures de connaissance nécessaires au raisonnement complexe. Elle reste dans l’outil. Pas dans la tête.

    L’étude Harvard/BCG/Wharton sur 758 consultants BCG illustre exactement cette ligne de partage. Sur les tâches que l’IA maîtrise, les utilisateurs sont 25% plus rapides et produisent 40% de qualité en plus. Mais sur les tâches qui sortent du périmètre de l’IA, ceux qui l’utilisent ont 19% de chances en moins de produire une réponse correcte. Ils ont délégué leur jugement en même temps que leur travail.

    La différence entre les deux scénarios ? Le design du produit. Dans le premier cas, le produit est conçu pour que l’utilisateur reste maître du raisonnement. Dans le second, il est conçu pour aller vite, et l’utilisateur décroche.

    Pourquoi c’est un problème de souveraineté

    Quand on parle de souveraineté et d’IA, on pense tout de suite aux supercalculateurs, aux modèles, aux données. C’est nécessaire. Mais c’est loin d’être suffisant.

    Il me semble qu’il y a trois dimensions de souveraineté en jeu. Et la plus négligée est celle qui coûte le plus cher :

    1. Souveraineté des ressources et de l’infrastructure. Plus de 80 % de l’infrastructure IA européenne repose sur des fournisseurs américains (source). Hardware, modèles de fondation, plateformes cloud : chaque couche crée une dépendance avec des acteurs dont les intérêts ne sont pas alignés avec les nôtres. L’Europe investit pour rattraper son retard (10 milliards via EuroHPC, AI Factories dans 16 États membres, 2,22 milliards pour la stratégie IA française). Le rapport Draghi (septembre 2024) a sonné l’alarme : seules 4 des 50 premières entreprises tech mondiales sont européennes (source). L’effort est réel. Mais il ne suffit pas. Un supercalculateur souverain ne sert à rien si les produits qui tournent dessus rendent leurs utilisateurs moins compétents. L’article 4 de l’AI Act, en vigueur depuis le 2 février 2025, impose d’ailleurs à toute organisation d’assurer un niveau suffisant de littératie IA (aptitude à utiliser l’IA dans la vie courante) chez ses collaborateurs (source). Ce n’est pas une recommandation. C’est une obligation réglementaire. Et pourtant seules 9,9 % des entreprises françaises utilisaient l’IA en 2024, contre 27,6 % au Danemark (source). L’écart n’est pas technologique. Il est méthodologique. La souveraineté de l’infrastructure est nécessaire. Mais sans souveraineté de la conception, elle ne produit rien.
    2. Souveraineté économique. C’est la conséquence directe du premier point, et la moins visible. Quand une entreprise française construit un produit au-dessus d’un LLM hébergé chez OpenAI ou Anthropic, l’essentiel de la valeur part à l’étranger. Les emplois qualifiés ne sont pas créés ici. Les données d’usage, cet or numérique qui nourrit l’amélioration continue des modèles, ne sont pas thésaurisées chez nous. C’est un patrimoine jeté par la fenêtre, souvent sans que les porteurs du projet en ait conscience. McKinsey montre sur 300 déploiements que les organisations qui captent réellement la valeur de l’IA investissent 2 à 3 dollars en montée en compétences pour chaque dollar d’outillage (source). Celles qui se contentent d’acheter des licences voient l’adoption plafonner à 34 % en six mois. BCG confirme : le succès de l’IA dépend à 10 % des algorithmes, 20 % de la technologie, et 70 % des personnes et des processus (source). La valeur économique de l’IA est captée par ceux qui investissent dans la conception de l’usage. Pas dans la licence.
    3. Souveraineté des savoir-faire. C’est la dimension la plus critique et la plus ignorée. L’usage de solutions génériques, inadaptées aux métiers de l’entreprise, paupérise les compétences. Il infantilise les novices en leur donnant des réponses qu’ils ne savent pas vérifier. Il isole les experts et rend invisible la valeur de ce qu’ils savent. Et plus globalement, il ne rend pas les utilisateurs meilleurs dans ce qu’ils font. Le rapport Lodge & Loble met un nom sur ce phénomène : l’effet Matthieu. Les experts qui ont déjà un socle solide savent quoi déléguer et quoi garder. Ils tirent profit de l’IA. Les profils moins expérimentés, eux, n’ont pas ce filtre. Ils s’y fient davantage, apprennent moins, deviennent plus dépendants. L’écart se creuse. IDC estime que le déficit de compétences coûtera 5 500 milliards de dollars à l’économie mondiale d’ici fin 2026 (source). Mais au-delà du chiffre macro, la question pour un dirigeant est plus simple : qu’est-ce qui fait « boîte » au bout du bout ? Ce sont les savoir-faire. C’est la culture opérationnelle. C’est ce qu’un concurrent ne peut pas copier en achetant la même licence. Et c’est exactement ce que l’IA générique, déployée sans cadre, dissout à petit feu. Un produit IA bien conçu développe ce patrimoine. Un produit mal conçu l’atrophie. C’est un choix de conception, pas une fatalité technologique.

    Reprendre la valeur : ce que nous construisons à La Forge

    À La Forge, notre mission est claire : développer des produits IA qui rendent leurs utilisateurs meilleurs dans ce qu’ils font. Quand on l’a formulée en 2020, c’était une conviction. En 2026, c’est une réponse à un problème économique avéré.

    Concrètement, nous appliquons trois principes dans chaque produit.

    Le contexte métier est au cœur de la conception. La pensée critique n’est pas une compétence générique : un ingénieur pense de façon critique en s’appuyant sur ses connaissances techniques, un commercial sur sa connaissance du marché. C’est pourquoi nous partons toujours des savoir-faire métier, jamais d’une grille générique de cas d’usages IA. Le rapport Lodge & Loble le confirme : les compétences transversales enseignées hors contexte ne transfèrent pas.

    Pour chaque cas d’usage, la ligne entre augmentation et délégation est tracée dès la conception. La question que nous posons : si l’utilisateur fait cette tâche lui-même, est-ce que ça le fait mieux comprendre le problème ? Si oui, c’est un effort intrinsèque à protéger. Si non, le produit peut le prendre en charge.

    L’IA doit outiller l’expert, pas court-circuiter le novice. Le rapport montre qu’un outil d’assistance au tuteur (pas à l’élève) produit de meilleurs résultats chez les apprenants, y compris quand les tuteurs sont peu expérimentés, avec une réduction de coût de 165x par rapport à la formation traditionnelle (source).

    Notre programme de R&D travaille sur la frontière la plus difficile : comment mesurer, dans la durée, si un produit IA augmente réellement les savoir-faire de ses utilisateurs ou s’il les dégrade. C’est un sujet émergent, encore peu exploré par la recherche, et c’est là que La Forge veut innover.

    Si vous êtes intéressé, si vous sentez que la réponse ne peut pas être « distribuer des licences et espérer », parlons-en. La science donne les raisons d’agir. Les chiffres donnent l’urgence. Et la souveraineté de vos savoir-faire en dépend.

  • La course aux LLM n’est que la partie émergée de l’iceberg.

    La course aux LLM n’est que la partie émergée de l’iceberg.

    Le véritable enjeu stratégique, c’est la collecte et l’exploitation de nos données.

    Dans un échange récent, Robby Stein (VP Product, Google Search) rappelle une vérité rarement abordée dans le débat public : ce qui donne à Google (ou à tout géant technologique) son avance, ce n’est pas uniquement sa capacité à entraîner des modèles. C’est l’immense volume de données d’usage collectées via les services du quotidien.

    C’est ce qu’il sait de nous. Gmail, Maps, Chrome, Drive…

    Ces données permettent d’améliorer en continu les modèles, mais surtout d’accroître la personnalisation, jusqu’à rendre certains services quasi incontournables.

    La mécanique est simple. Un modèle moyen nourri de beaucoup de données dépasse un excellent modèle qui n’a presque rien à apprendre. Énoncé ainsi, cela paraît trivial. Pourtant, cette réalité change notre responsabilité collective.

    Si nous voulons des champions français et européens capables de rivaliser, il faut leur donner les moyens d’apprendre, de progresser et de rester compétitifs. Cela implique de les utiliser, de tester leurs produits et de leur confier nos données de manière encadrée, maîtrisée et transparente.

    C’est exactement la mission de La Forge : construire des produits d’IA utiles, responsables, qui démultiplient les savoir-faire de ses utilisateurs. Une solution IA qui respecte l’utilisateur, exploite raisonnablement des données et crée de la valeur pour les écosystèmes qui les portent. Ni défiance généralisée, ni dépendance aux plateformes étrangères. Une voie concrète et pragmatique.

    À l’heure où les géants renforcent leur avance grâce à ce qu’ils savent déjà de nous, une question devient stratégique : voulons-nous simplement consommer l’IA des autres, ou participer à l’écriture de notre propre modèle de société numérique ?

    Sources :
    📺 Google Turned Search Into an AI Agent. What Happens Next?
    📃 One of Google’s biggest AI advantages is what it already knows about you

    Initialement publié sur LinkedIn.

  • La France, bonnet d’âne de l’IA à l’école 🫏

    La France, bonnet d’âne de l’IA à l’école 🫏

    Seulement 14% des enseignants français ont utilisé l’intelligence artificielle en classe cette année.

    14%. Le chiffre le plus bas de toute la zone OCDE.

    À Singapour, c’est 76%. 3 enseignants sur 4.

    Chez nous ? À peine 1 sur 7.

    J’ai lu ce week-end l’enquête internationale sur l’enseignement et l’apprentissage de l’OCDE publiée le 7 octobre et c’est édifiant !

    Pendant que d’autres pays inventent déjà la salle de classe augmentée, la France reste coincée dans une logique d’interdiction, de retard, et de peur.

    Résultat : nous creusons l’écart avec ceux qui forment déjà leurs enfants à vivre avec l’IA.

    Ne nous trompons pas : le problème n’est pas les enseignants car ils sont passionnés et engagés.

    Le problème, c’est un système qui ne leur donne ni formation, ni outils, ni confiance. Moins de 10% ont reçu une formation à l’IA. Et on s’étonne qu’ils n’osent pas se lancer…

    La réalité est crue : nous sommes de très mauvais élèves.

    Mais le constat n’est pas une fatalité. Au contraire, c’est un point de départ.

    « Il ne faut pas avoir peur de se lancer » nous dit d’ailleurs Éric Charbonnier, analyste à l’OCDE. La France a toutes les ressources pour rattraper son retard : des enseignants passionnés et innovants, des chercheurs de pointe en IA, des startups EdTech pleines d’idées, et des parents prêts à soutenir les initiatives positives pour nos enfants.

    Ce qu’il nous faut maintenant, c’est une mobilisation collective et réelle :
    former massivement nos professeurs aux outils numériques et à l’IA
    créer un cadre clair et éthique pour leur usage en classe, et surtout
    partager les bonnes pratiques entre enseignants.

    La France a raté le début de la course, mais la course n’est pas finie. Mais je refuse que l’école de la République reste à la traîne sur un enjeu si crucial pour l’avenir.

    Maintenant, on appuie sur l’accélérateur sans jamais perdre de vue l’essentiel : l’humain.

    Et vous, qu’en pensez-vous ? Comment imagineriez-vous l’IA améliorer notre école ?

    Nos convictions La Forge :

    • Humanisme : placer l’enseignant et l’élève au centre, non à la tech.
    • Souveraineté : ne pas dépendre des solutions des géants étrangers.
    • Compétitivité : doter chaque territoire de ses propres outils IA.


    L’enquête : Results from TALIS 2024

    Ne laissons pas l’école française devenir un musée. Forgeons ensemble son avenir :
    – Enseignants : quels sont les freins à lever ?
    – Élèves et étudiants : quelles sont vos idées et attentes ?
    – Parents : quelles garanties attendez-vous ?
    – Citoyens : quelle initiative locale seriez-vous prêts à soutenir ?

    Partagez vos idées et identifiez une personne à qui faire passer le message 👍

    Initialement publié sur LinkedIn.

  • Futur du travail et IA : arrêtons de jouer dans le metaland ☢️

    Futur du travail et IA : arrêtons de jouer dans le metaland ☢️

    Avec la Gen AI, on peut produire des kilomètres de slides qui donnent l’illusion de bosser. Du verbiage calibré, des KPI sous Lexomil, et zéro valeur sur le terrain.

    Yves Caseau vient de publier un papier salutaire qui remet le réel au centre : « Le lean thinking est clé pour créer de la valeur avec l’IA. Ne pas confondre la carte et le territoire. »

    👀 À lire si vous souhaitez sortir de la « doxIA » qui nous empêche de voir les vrais enjeux.

    Quelques constats tirés l’articke, très bien sourcé, en particulier avec le livre d’Emmanuelle Duez sur la transfo du travail avec l’IA :

    1️⃣ L’engagement au travail s’effondre, la productivité patine, la « permacrise » sert d’alibi. Résultat : on commente la carte au lieu d’aller sur le territoire.

    2️⃣ Agents IA : oui, ils arrivent. Non, ils ne vont pas  » tout remplacer » demain matin. Ils déplacent le travail plus qu’ils ne le suppriment. La vraie question n’est pas quand adviendrait l’IA générale, mais  » que fait-on maintenant avec la CI (Cognitive Intelligence) pour augmenter le travail réel ? »

    3️⃣ Vibe coder n’est pas industrialiser. Générer du code, ça va vite. Le maintenir, l’intégrer au legacy, sécuriser, versionner… c’est là que la belle théorie se casse les dents. La révolution avance, mais à la vitesse d’un marathon. Ceux qui vendent le sprint vous vendent surtout du rêve.

    4️⃣ Le piège du metaland. Le metaland, c’est la carte : tableaux de bord, frameworks, narratifs. C’est super utile (et facile à coup de GenAI) mais à condition de rester couplé au territoire (le gemba). Débranché du réel, ça produit du bruit plutôt que de la valeur, alimente le désengagement et les “bullshit jobs”.

    Ces constats nourrissent nos réflexions La Forge dont la mission est de valoriser les savoir-faire par l’IA, partir du terrain, livrer des produits utiles, mesurer l’impact, industrialiser. Pas l’inverse.

    Merci Yves Caseau pour ce joli morceau de réflexion partagée 🙏

    Initialement publié sur LinkedIn.