Catégorie : IA, travail et société

  • L’open bar IA est terminé. Tant mieux.

    L’open bar IA est terminé. Tant mieux.

    GitHub Copilot bascule en facturation au token le 1ᵉʳ juin. Anthropic et OpenAI ont déjà fait le même mouvement sur leurs offres entreprise. Le CTO d’Uber a brûlé son budget IA 2026 en quelques mois et reconnaît publiquement être « retourné à la planche à dessin ». Un cadre de Nvidia explique que pour son équipe, le compute coûte plus cher que les humains qu’il était censé remplacer.

    Trois ans durant, les utilisateurs de Claude, ChatGPT, Copilot et Cursor ont brûlé entre 8 et 13 dollars de tokens pour chaque dollar d’abonnement. Personne ne le voyait, donc personne ne le mesurait.

    Cette opacité a façonné nos usages. Un outil qui semble gratuit, on l’utilise sans considération. On laisse tourner un agent en boucle sur un prompt mal posé. On empile trois, quatre, cinq agents en parallèle, et au-delà de trois la productivité auto-déclarée chute.

    Pendant ce temps, le paradoxe de Solow refait surface. Six mille dirigeants interrogés dans quatre pays : neuf sur dix disent que l’IA n’a eu aucun impact mesurable sur leur productivité ni leurs effectifs depuis trois ans. On voit l’âge de l’IA partout, sauf dans les chiffres de productivité.

    C’était prévisible. Quand la matière première est invisible, on n’en fait rien de sérieux.

    Vitesse n’est pas valeur

    L’erreur de raisonnement est ancienne. Nous avons importé dans l’économie de l’information un mode de pensée hérité de l’industrie : produire plus vite la même chose. La logique des chaînes de montage. Elle ne tient plus dans une économie déjà saturée de slides, de notes, de tableaux de bord, de propositions commerciales que personne ne lit jusqu’au bout.

    Dans ce contexte, gagner du temps ne crée pas de valeur. Souvent, ça en détruit, parce que les destinataires saturent et que rien ne se décide.

    L’IA crée de la valeur seulement quand elle renforce la capacité de discernement. Pas quand elle accélère uniquement l’exécution.

    Ce que ça change concrètement

    Une journée de Claude Code coûte 30 dollars en moyenne, 100 sur les usages lourds. Une équipe de dix développeurs qui code en boucle dans un IDE pour voir ce qui sort, ça représente 75 000 à 250 000 euros par an. Personne ne signait pour ça il y a un an. Tout le monde va devoir signer pour ça l’année prochaine, ou décider que non.

    Décider que non, c’est revenir à des questions simples qu’on s’épargnait tant que c’était gratuit (ou trop largement subventionné). Sur quel travail précis on lâche un agent. Avec quels garde-fous ? Pour quel résultat attendu, mesuré comment, par qui ? Ces questions ne sont pas nouvelles. Elles étaient celles qu’on posait avant de lancer un projet. On les avait juste mises de côté parce que l’expérimentation ne coûtait rien.

    Ça change aussi la manière de fabriquer. Quand le compute commence d’être facturé à sa vraie valeur à chaque appel, on cesse de tout faire passer par le même modèle haut de gamme.

    On confie les tâches simples à des modèles plus petits, on garde les modèles puissants pour les moments où ils font la différence, on coupe quand l’agent boucle. Et en utilise d’autres techniques d’IA plus adpatées.

    Ce qui passait pour de la coquetterie technique devient une question de marge. Et pendant qu’on y est, on découvre l’utilité de ne pas dépendre d’un seul fournisseur. Anthropic a relevé ses tarifs en mars, Microsoft vient de faire pareil. Les organisations qui avaient construit toute leur chaîne sur un seul modèle comprennent comment le piège se referme en lisant leur facture.

    Cultiver, pas extraire

    Il ne s’agit pas de freiner l’IA. Il s’agit d’en raisonner l’usage. Et de l’orienter vers ce que l’IA ne fera pas spontanément : faire grandir le savoir-faire des organisations et des personnes qui s’en servent.

    Sans ça, l’usage débridé fait exploser la facturation et paupérise nos entreprises. On injecte de la pression dans le sol pour en extraire ce qu’il reste. Trimestre après trimestre, il faut injecter davantage pour obtenir le même rendement, parce qu’on a abîmé le terrain à force de creuser. Et le terrain, dans une organisation, ce sont les savoir-faire des équipes. Ce qu’elles seules savent faire. Ce qu’elles transmettent aux nouveaux.

    L’addition se présente alors deux fois. Une première fois sur la note de cloud, qui fait uniquement monter. Une seconde fois, plus tardivement, dans la dépendance acquise et dans les savoir-faire qu’on aura laissés filer parce que l’outil semblait les rendre superflus.

    Notre conviction à La Forge tient en une phrase : démultiplier les savoir-faire par l’IA pour rendre les individus meilleurs dans ce qu’ils font. Cultiver, pas fracturer.

    Illustration de Lei Hwangsur Unsplash

  • Qu’est-ce qui fait encore entreprise à l’ère des agents ?

    Qu’est-ce qui fait encore entreprise à l’ère des agents ?

    Si vous dirigez une entreprise en ce moment, vous avez vu passer les démos. Vous avez peut-être même signé pour quelques-unes. L’IA agentique, boostée à l’IA générative, fait réellement ce qu’elle prétend faire. Elle prend en charge des tâches que l’automatisation classique laissait tomber, elle débloque des chantiers que tout le monde évitait, elle soulage des équipes qui faisaient du laborieux à longueur de journée. Ce n’est pas rien !

    Pourtant, quand on regarde ce qui se passe au niveau de l’entreprise, on reste sur sa faim.

    L’institut METR a publié en 2025 une étude randomisée qui a fait un peu de bruit. Des développeurs expérimentés, équipés des meilleurs outils du moment, travaillant sur leurs propres projets, se sont avérés 19% plus lents avec l’IA. Eux étaient persuadés d’aller 20% plus vite. L’écart entre la sensation et la réalité s’est maintenu même après qu’on leur a montré les chiffres. La même année, le MIT a publié « The GenAI Divide », un rapport construit sur l’analyse de trois cents déploiements en entreprise. Verdict : 95% des projets n’ont aucun impact mesurable sur le compte de résultat. On parle de trente à quarante milliards de dollars dépensés pour un zéro à l’arrivée.

    Un outil qui marche, dont tout le monde parle, et dont le résultat reste invisible à l’échelle où ça compte. Il y a quelque chose qui cloche, et ce quelque chose ne se règle pas en achetant plus d’agents.

    On automatise ce qui se voit, on rate ce qui compte

    Dans la plupart des déploiements que l’on observe à La Forge, l’IA agentique sert à faire disparaître des tâches. Traduire un document, extraire les informations d’un CCTP, générer une facture, rédiger une relance standard, produire un compte rendu de réunion. Je comprends l’attrait : c’est du laborieux qui saute, c’est visible, c’est chiffrable, les équipes sont contentes de récupérer du temps. L’erreur n’est pas là. L’erreur, c’est de croire qu’en automatisant ces tâches on a développé son métier.

    Une activité, c’est ce qui occupe une personne en poste dans sa journée. Un savoir-faire, c’est ce qu’une entreprise sait faire via ses équipes et que personne d’autre ne sait faire exactement comme elle. Ce sont deux choses différentes. La manière qu’a une équipe commerciale de qualifier un client dès le premier appel, le coup d’œil d’un chef de chantier qui sent qu’un devis a un problème avant d’avoir lu la dernière ligne, la façon dont un responsable R&D arbitre entre deux pistes qui semblent équivalentes sur le papier : tout ça, c’est du savoir-faire. Et c’est ça qui fait qu’on est choisi plutôt qu’un autre.

    Ce que l’IA agentique fait très bien, c’est automatiser des activités. Ce qu’elle ne sait pas faire, ou ne devrait pas faire, c’est remplacer du savoir-faire. Tacite, situé, incarné, il est souvent invisible même pour ceux qui le portent, et il ne se laisse pas coder dans un prompt. Quand on essaie quand même, on obtient une version dégradée, lissée, interchangeable. On prend ce qui faisait la différence et on le rend générique.

    Il y a pire. Quand on se contente d’automatiser les activités, on fige le modèle de travail qui les a produites, et ce modèle est le plus souvent obsolète. Steve Blank le formule avec une brutalité salutaire : une entreprise de plus de trois ans est morte. Il ne veut pas dire qu’elle n’existe plus. Il veut dire que ses activités ont été dessinées pour un monde qui n’est plus là, que ses processus traînent des contraintes qui ont disparu, et que personne n’ose les remettre en cause parce qu’on les regarde depuis trop longtemps pour les voir. Automatiser les activités de 2015 avec les outils de 2026, ce n’est pas moderniser. C’est accélérer un travail qu’il aurait peut-être fallu cesser de faire.

    Quand l’intelligence métier se dissout dans les outils

    Le deuxième effet est plus lent à apparaître, et c’est probablement celui qui coûtera le plus cher.

    Dans une organisation qui se met sérieusement à l’agentique, chaque équipe assemble ses propres workflows. Les commerciaux construisent leurs agents de qualification, de relance, de préparation de devis. Les ops montent les leurs pour prioriser les incidents et produire les comptes rendus. La R&D bricole des chaînes qui lui sont propres. Aucune de ces équipes ne fait ça mal, aucune ne cherche à saboter la cohérence globale. Mais chacune, en assemblant ses agents, en écrit une version locale du métier. Ce qu’est un bon lead, une bonne relance, un bon incident, un bon brief : tout cela finit incarné dans des outils montés séparément, par des gens différents, sans référentiel commun.

    L’intelligence métier qui était portée par les équipes et par la culture (c’est flou, mais c’est justement ça, la culture) se déporte alors progressivement dans les outils. Et comme les outils sont montés à la main dans chaque coin de l’entreprise, il n’y a plus rien qui les tient ensemble. On se retrouve avec une organisation qui commence à ressembler à un agrégat de freelances très bien équipés, qui partagent un logo, un bureau et une fiche de paie, mais plus grand-chose d’autre.

    La question que je pose aux dirigeants ces derniers mois est simple. Si vous retirez les agents que chacun s’est construits, qu’est-ce qui fait encore que votre entreprise est la vôtre ? Le nom ? L’actionnariat ? La façade ? Rien de tout ça n’est un actif défendable. Ce qui faisait singularité, c’était la manière : un geste partagé, une exigence collective, une façon de voir le client, une qualité reconnaissable entre mille. Quand cette manière n’est plus incarnée quelque part de cohérent, elle disparaît. Pas d’un coup, par dilution. Et quand on s’en aperçoit, il est déjà tard, parce qu’on n’a plus aucun lieu où aller la reprendre.

    Le vrai risque est que l’IA remplace les gens et qu’elle banalise les entreprises. Deux boîtes qui orchestrent leurs agents à partir du même catalogue d’outils, sur les mêmes API, avec les mêmes pratiques de prompt engineering, finissent par produire la même chose. L’avantage compétitif s’évapore au rythme où les outils se standardisent, et les outils se standardisent vite.

    Le MIT arrive par son chemin à un constat proche. Dans les 5% de projets qui produisent un impact réel, les réussites se concentrent là où les entreprises ont une doctrine métier claire en amont, où le déploiement s’intègre profondément dans les workflows existants, où les choix d’outillage sont faits de façon cohérente plutôt qu’empilée. Partout où chacun orchestre dans son coin, l’impact reste anecdotique et s’érode à mesure que les outils circulent sur le marché.

    Reprendre la main sur son métier

    Il n’y a rien de mystérieux dans ce qu’il faut faire, c’est juste exigeant et ça demande de résister à la pente.

    Avant de déployer un agent, il faut savoir quel savoir-faire on cherche à amplifier. Ce n’est pas la même question que « quelle activité puis-je automatiser parce que c’est techniquement possible ». La première oblige à nommer ce qu’on sait faire de singulier, à le rendre visible, à le mettre au centre. La seconde laisse le catalogue de l’outil dicter le chantier, et on finit par empiler des automatisations qui ne convergent vers rien.

    Il faut aussi arrêter de laisser l’outil décider de la manière de faire. Si un agent optimise une relance client à sa façon, et que cette façon n’est pas la vôtre, c’est sa façon qui devient votre métier. Vos clients achètent une manière, pas un workflow. Chaque fois qu’on accepte une suggestion par défaut sans la passer au filtre de ce qui fait votre identité, on cède un petit bout de ce pour quoi on est choisi. Il suffit de répéter ce geste mille fois pour se réveiller dans une entreprise qui ressemble à toutes les autres.

    Et il faut accepter que ce qui est automatisable sans perte n’est pas du métier. Traduire un texte, générer une facture, extraire un CCTP, produire un compte rendu : automatisez, vite et bien, sans regret. Mais ne vous racontez pas que vous avez transformé quoi que ce soit. Vous avez soulagé du laborieux, c’est utile, ça libère du temps, ça rend la vie plus simple à vos équipes. Ce n’est pas stratégique pour autant, et confondre les deux est précisément le piège qui mène aux 95% de la courbe MIT.

    Ce que nous faisons

    La Forge est un studio de produits IA, nous utilisons intensément ces outils, et nous sommes exposés au même risque que tout le monde. Nous nous posons la même question que tous les dirigeants : comment faire grandir les équipes et l’entreprise ?

    Nous avons fait un choix qui nous coûte du temps et de l’énergie. Nous construisons en interne un système qui cristallise notre manière de faire, notre méthode, notre vision du métier, notre exigence de qualité. Ce n’est pas un outil qui automatise notre métier. C’est un endroit où notre métier est écrit, partagé, corrigé collectivement, et où chaque agent que nous utilisons passe par ce filtre avant d’agir. Sans ce système, nous serions comme les autres : mille visions locales assemblées dans notre coin, aucune boucle de cohérence, une singularité qui fond à mesure qu’on déploie.

    Je ne vais pas le détailler ici, pas encore. Mais si le sujet vous parle, si vous sentez que dans votre propre entreprise l’intelligence métier commence à fuir dans des outils que personne ne maîtrise vraiment, venez nous en parler. C’est précisément ce que nous aidons à construire ailleurs.

  • L’IA rend-elle vos équipes meilleures ou juste plus rapides ?

    L’IA rend-elle vos équipes meilleures ou juste plus rapides ?

    Je ne cesse de lire des rapports pour tenter de mieux comprendre et anticiper l’impact de l’IA sur les individus et les organisations. Faire le lien entre toutes ces analyses est ardu. Mais j’ai trouvé une clé de lecture qui permet d’assembler pas mal de pièces du puzzle et de relier enfin les usages de l’IA à la valeur qu’ils génèrent. Il s’agit d’une étude réalisée par deux chercheurs australiens (Lodge et Loble, UTS) qui explique en grande partie ce que l’on observe : les ROI décevants, les adoptions qui plafonnent, les Copilot qu’on paie et que personne n’utilise…

    Spoiler : ce n’est pas un problème de technologie mais bien de conception. Un produit IA mal conçu dégrade les compétences de ceux qui l’utilisent. Et ça coûte une fortune.

    Je vous propose un plongeon dans quelques travaux de recherche et les chiffres de 2025-2026 pour comprendre pourquoi la conception des produits IA est devenue un enjeu de souveraineté. Pas seulement technologique. Économique, compétitive, et humaine.

    La valeur de l’IA vous échappe. Et ce n’est pas un problème d’outil.

    56 % des PDG interrogés par PwC en janvier 2026 déclarent que l’IA n’a produit ni augmentation de revenus, ni réduction de coûts dans leur organisation (source). 95 % des pilotes d’IA générative ne génèrent aucun impact mesurable sur le compte de résultat, selon le MIT (source). Gartner place officiellement l’IA générative dans le « creux de la désillusion » de son Hype Cycle 2025 (source).

    Face à ces résultats, la réaction est généralement d’investir encore plus dans les outils en espérant qu’ils soient meilleurs. De passer le plus vite possible à la version suivante. D’ajouter des licences. Bref, y aller en marche forcée.

    Et évidemment c’est la mauvaise réponse. Ce que le rapport Lodge & Loble démontre, c’est que le problème est en amont : dans la façon dont les logiciels IA sont conçus. Quand une solution IA est déployée sans réflexion sur ce que l’utilisateur doit garder comme effort cognitif et ce qu’il peut déléguer, il ne rend pas les gens plus productifs. Il les rend moins compétents.

    Et c’est exactement ce que les chiffres confirment, secteur après secteur.

    Le mécanisme : comment un mauvais design détruit de la valeur

    Dans une expérimentation sur près de 1 000 lycéens en mathématiques (Bastani et al., 2025), ceux qui utilisaient l’IA résolvaient mieux les problèmes pendant qu’ils avaient accès à l’outil. Mais une fois l’IA retirée, leur capacité s’effondrait. La performance assistée ne s’était pas transformée en compétence. Les chercheurs appellent ça le « paradoxe de performance ».

    Ce n’est pas un résultat isolé. Une étude METR de juillet 2025, en conditions contrôlées, montre que des développeurs expérimentés utilisant des assistants IA de codage étaient 19 % plus lents que ceux qui travaillaient sans, tout en étant convaincus d’avoir été plus rapides. Le rapport DORA de Google confirme ce qui semble être un paradoxe en s’appuyant sur une étude menée sur 39 000 professionnels : chaque hausse de 25 % du taux d’adoption de l’IA dans les équipes se traduit par une baisse de 1,5 % de la vitesse de livraison et de 7,2 % de la stabilité des systèmes.

    Le mécanisme est simple. Les applications d’IA (générative) produisent des réponses fluides, bien formulées, convaincantes. Cette fluidité crée une illusion de compétence. L’utilisateur confond la facilité de lecture avec la profondeur de compréhension. Il fait moins d’effort. Et moins il fait d’effort, plus il a besoin de l’outil. Les chercheurs ont un mot pour ça : la paresse métacognitive.

    Stanford et BetterUp ont chiffré le coût de ce cercle vicieux en septembre 2025. Le contenu produit par l’IA sans supervision, ce qu’ils appellent le « workslop » (du contenu qui a l’air bien mais qui ne vaut rien), coûte en moyenne 186$ par employé et par mois en retravail. Pour une entreprise de 10 000 personnes : 9 millions de dollars par an.

    Ce n’est pas l’IA qui est en cause. C’est le design de l’interaction entre les technologies d’IA et l’utilisateur. La même technologie, utilisée différemment, produit des résultats opposés.

    Bien conçu vs mal conçu : la preuve par les chiffres

    Le rapport Lodge & Loble propose une dichotomie des usages tout à fait pertinente :

    • Il y a la délégation bénéfique : confier à l’IA ce qui n’est pas le travail de fond. Compiler des données, vérifier une syntaxe, générer une première structure. Ça libère la tête pour ce qui compte : analyser, arbitrer, décider. Une étude montre que des personnes formées à ne déléguer que les tâches de bas niveau ont obtenu des gains très nets en pensée critique par rapport aux groupes témoins.
    • Et il y a la délégation préjudiciable : confier à l’IA le travail qui construit la compétence elle-même. Quand un professionnel demande à l’IA de formuler le diagnostic, d’écrire l’analyse ou de produire la recommandation, il court-circuite le processus qui fait de lui un expert. Le rapport le dit sans détour : l’information récupérée via des techniques d’IA ne s’intègre pas dans les structures de connaissance nécessaires au raisonnement complexe. Elle reste dans l’outil. Pas dans la tête.

    L’étude Harvard/BCG/Wharton sur 758 consultants BCG illustre exactement cette ligne de partage. Sur les tâches que l’IA maîtrise, les utilisateurs sont 25% plus rapides et produisent 40% de qualité en plus. Mais sur les tâches qui sortent du périmètre de l’IA, ceux qui l’utilisent ont 19% de chances en moins de produire une réponse correcte. Ils ont délégué leur jugement en même temps que leur travail.

    La différence entre les deux scénarios ? Le design du produit. Dans le premier cas, le produit est conçu pour que l’utilisateur reste maître du raisonnement. Dans le second, il est conçu pour aller vite, et l’utilisateur décroche.

    Pourquoi c’est un problème de souveraineté

    Quand on parle de souveraineté et d’IA, on pense tout de suite aux supercalculateurs, aux modèles, aux données. C’est nécessaire. Mais c’est loin d’être suffisant.

    Il me semble qu’il y a trois dimensions de souveraineté en jeu. Et la plus négligée est celle qui coûte le plus cher :

    1. Souveraineté des ressources et de l’infrastructure. Plus de 80 % de l’infrastructure IA européenne repose sur des fournisseurs américains (source). Hardware, modèles de fondation, plateformes cloud : chaque couche crée une dépendance avec des acteurs dont les intérêts ne sont pas alignés avec les nôtres. L’Europe investit pour rattraper son retard (10 milliards via EuroHPC, AI Factories dans 16 États membres, 2,22 milliards pour la stratégie IA française). Le rapport Draghi (septembre 2024) a sonné l’alarme : seules 4 des 50 premières entreprises tech mondiales sont européennes (source). L’effort est réel. Mais il ne suffit pas. Un supercalculateur souverain ne sert à rien si les produits qui tournent dessus rendent leurs utilisateurs moins compétents. L’article 4 de l’AI Act, en vigueur depuis le 2 février 2025, impose d’ailleurs à toute organisation d’assurer un niveau suffisant de littératie IA (aptitude à utiliser l’IA dans la vie courante) chez ses collaborateurs (source). Ce n’est pas une recommandation. C’est une obligation réglementaire. Et pourtant seules 9,9 % des entreprises françaises utilisaient l’IA en 2024, contre 27,6 % au Danemark (source). L’écart n’est pas technologique. Il est méthodologique. La souveraineté de l’infrastructure est nécessaire. Mais sans souveraineté de la conception, elle ne produit rien.
    2. Souveraineté économique. C’est la conséquence directe du premier point, et la moins visible. Quand une entreprise française construit un produit au-dessus d’un LLM hébergé chez OpenAI ou Anthropic, l’essentiel de la valeur part à l’étranger. Les emplois qualifiés ne sont pas créés ici. Les données d’usage, cet or numérique qui nourrit l’amélioration continue des modèles, ne sont pas thésaurisées chez nous. C’est un patrimoine jeté par la fenêtre, souvent sans que les porteurs du projet en ait conscience. McKinsey montre sur 300 déploiements que les organisations qui captent réellement la valeur de l’IA investissent 2 à 3 dollars en montée en compétences pour chaque dollar d’outillage (source). Celles qui se contentent d’acheter des licences voient l’adoption plafonner à 34 % en six mois. BCG confirme : le succès de l’IA dépend à 10 % des algorithmes, 20 % de la technologie, et 70 % des personnes et des processus (source). La valeur économique de l’IA est captée par ceux qui investissent dans la conception de l’usage. Pas dans la licence.
    3. Souveraineté des savoir-faire. C’est la dimension la plus critique et la plus ignorée. L’usage de solutions génériques, inadaptées aux métiers de l’entreprise, paupérise les compétences. Il infantilise les novices en leur donnant des réponses qu’ils ne savent pas vérifier. Il isole les experts et rend invisible la valeur de ce qu’ils savent. Et plus globalement, il ne rend pas les utilisateurs meilleurs dans ce qu’ils font. Le rapport Lodge & Loble met un nom sur ce phénomène : l’effet Matthieu. Les experts qui ont déjà un socle solide savent quoi déléguer et quoi garder. Ils tirent profit de l’IA. Les profils moins expérimentés, eux, n’ont pas ce filtre. Ils s’y fient davantage, apprennent moins, deviennent plus dépendants. L’écart se creuse. IDC estime que le déficit de compétences coûtera 5 500 milliards de dollars à l’économie mondiale d’ici fin 2026 (source). Mais au-delà du chiffre macro, la question pour un dirigeant est plus simple : qu’est-ce qui fait « boîte » au bout du bout ? Ce sont les savoir-faire. C’est la culture opérationnelle. C’est ce qu’un concurrent ne peut pas copier en achetant la même licence. Et c’est exactement ce que l’IA générique, déployée sans cadre, dissout à petit feu. Un produit IA bien conçu développe ce patrimoine. Un produit mal conçu l’atrophie. C’est un choix de conception, pas une fatalité technologique.

    Reprendre la valeur : ce que nous construisons à La Forge

    À La Forge, notre mission est claire : développer des produits IA qui rendent leurs utilisateurs meilleurs dans ce qu’ils font. Quand on l’a formulée en 2020, c’était une conviction. En 2026, c’est une réponse à un problème économique avéré.

    Concrètement, nous appliquons trois principes dans chaque produit.

    Le contexte métier est au cœur de la conception. La pensée critique n’est pas une compétence générique : un ingénieur pense de façon critique en s’appuyant sur ses connaissances techniques, un commercial sur sa connaissance du marché. C’est pourquoi nous partons toujours des savoir-faire métier, jamais d’une grille générique de cas d’usages IA. Le rapport Lodge & Loble le confirme : les compétences transversales enseignées hors contexte ne transfèrent pas.

    Pour chaque cas d’usage, la ligne entre augmentation et délégation est tracée dès la conception. La question que nous posons : si l’utilisateur fait cette tâche lui-même, est-ce que ça le fait mieux comprendre le problème ? Si oui, c’est un effort intrinsèque à protéger. Si non, le produit peut le prendre en charge.

    L’IA doit outiller l’expert, pas court-circuiter le novice. Le rapport montre qu’un outil d’assistance au tuteur (pas à l’élève) produit de meilleurs résultats chez les apprenants, y compris quand les tuteurs sont peu expérimentés, avec une réduction de coût de 165x par rapport à la formation traditionnelle (source).

    Notre programme de R&D travaille sur la frontière la plus difficile : comment mesurer, dans la durée, si un produit IA augmente réellement les savoir-faire de ses utilisateurs ou s’il les dégrade. C’est un sujet émergent, encore peu exploré par la recherche, et c’est là que La Forge veut innover.

    Si vous êtes intéressé, si vous sentez que la réponse ne peut pas être « distribuer des licences et espérer », parlons-en. La science donne les raisons d’agir. Les chiffres donnent l’urgence. Et la souveraineté de vos savoir-faire en dépend.

  • La course aux LLM n’est que la partie émergée de l’iceberg.

    La course aux LLM n’est que la partie émergée de l’iceberg.

    Le véritable enjeu stratégique, c’est la collecte et l’exploitation de nos données.

    Dans un échange récent, Robby Stein (VP Product, Google Search) rappelle une vérité rarement abordée dans le débat public : ce qui donne à Google (ou à tout géant technologique) son avance, ce n’est pas uniquement sa capacité à entraîner des modèles. C’est l’immense volume de données d’usage collectées via les services du quotidien.

    C’est ce qu’il sait de nous. Gmail, Maps, Chrome, Drive…

    Ces données permettent d’améliorer en continu les modèles, mais surtout d’accroître la personnalisation, jusqu’à rendre certains services quasi incontournables.

    La mécanique est simple. Un modèle moyen nourri de beaucoup de données dépasse un excellent modèle qui n’a presque rien à apprendre. Énoncé ainsi, cela paraît trivial. Pourtant, cette réalité change notre responsabilité collective.

    Si nous voulons des champions français et européens capables de rivaliser, il faut leur donner les moyens d’apprendre, de progresser et de rester compétitifs. Cela implique de les utiliser, de tester leurs produits et de leur confier nos données de manière encadrée, maîtrisée et transparente.

    C’est exactement la mission de La Forge : construire des produits d’IA utiles, responsables, qui démultiplient les savoir-faire de ses utilisateurs. Une solution IA qui respecte l’utilisateur, exploite raisonnablement des données et crée de la valeur pour les écosystèmes qui les portent. Ni défiance généralisée, ni dépendance aux plateformes étrangères. Une voie concrète et pragmatique.

    À l’heure où les géants renforcent leur avance grâce à ce qu’ils savent déjà de nous, une question devient stratégique : voulons-nous simplement consommer l’IA des autres, ou participer à l’écriture de notre propre modèle de société numérique ?

    Sources :
    📺 Google Turned Search Into an AI Agent. What Happens Next?
    📃 One of Google’s biggest AI advantages is what it already knows about you

    Initialement publié sur LinkedIn.

  • La France, bonnet d’âne de l’IA à l’école 🫏

    La France, bonnet d’âne de l’IA à l’école 🫏

    Seulement 14% des enseignants français ont utilisé l’intelligence artificielle en classe cette année.

    14%. Le chiffre le plus bas de toute la zone OCDE.

    À Singapour, c’est 76%. 3 enseignants sur 4.

    Chez nous ? À peine 1 sur 7.

    J’ai lu ce week-end l’enquête internationale sur l’enseignement et l’apprentissage de l’OCDE publiée le 7 octobre et c’est édifiant !

    Pendant que d’autres pays inventent déjà la salle de classe augmentée, la France reste coincée dans une logique d’interdiction, de retard, et de peur.

    Résultat : nous creusons l’écart avec ceux qui forment déjà leurs enfants à vivre avec l’IA.

    Ne nous trompons pas : le problème n’est pas les enseignants car ils sont passionnés et engagés.

    Le problème, c’est un système qui ne leur donne ni formation, ni outils, ni confiance. Moins de 10% ont reçu une formation à l’IA. Et on s’étonne qu’ils n’osent pas se lancer…

    La réalité est crue : nous sommes de très mauvais élèves.

    Mais le constat n’est pas une fatalité. Au contraire, c’est un point de départ.

    « Il ne faut pas avoir peur de se lancer » nous dit d’ailleurs Éric Charbonnier, analyste à l’OCDE. La France a toutes les ressources pour rattraper son retard : des enseignants passionnés et innovants, des chercheurs de pointe en IA, des startups EdTech pleines d’idées, et des parents prêts à soutenir les initiatives positives pour nos enfants.

    Ce qu’il nous faut maintenant, c’est une mobilisation collective et réelle :
    former massivement nos professeurs aux outils numériques et à l’IA
    créer un cadre clair et éthique pour leur usage en classe, et surtout
    partager les bonnes pratiques entre enseignants.

    La France a raté le début de la course, mais la course n’est pas finie. Mais je refuse que l’école de la République reste à la traîne sur un enjeu si crucial pour l’avenir.

    Maintenant, on appuie sur l’accélérateur sans jamais perdre de vue l’essentiel : l’humain.

    Et vous, qu’en pensez-vous ? Comment imagineriez-vous l’IA améliorer notre école ?

    Nos convictions La Forge :

    • Humanisme : placer l’enseignant et l’élève au centre, non à la tech.
    • Souveraineté : ne pas dépendre des solutions des géants étrangers.
    • Compétitivité : doter chaque territoire de ses propres outils IA.


    L’enquête : Results from TALIS 2024

    Ne laissons pas l’école française devenir un musée. Forgeons ensemble son avenir :
    – Enseignants : quels sont les freins à lever ?
    – Élèves et étudiants : quelles sont vos idées et attentes ?
    – Parents : quelles garanties attendez-vous ?
    – Citoyens : quelle initiative locale seriez-vous prêts à soutenir ?

    Partagez vos idées et identifiez une personne à qui faire passer le message 👍

    Initialement publié sur LinkedIn.

  • Futur du travail et IA : arrêtons de jouer dans le metaland ☢️

    Futur du travail et IA : arrêtons de jouer dans le metaland ☢️

    Avec la Gen AI, on peut produire des kilomètres de slides qui donnent l’illusion de bosser. Du verbiage calibré, des KPI sous Lexomil, et zéro valeur sur le terrain.

    Yves Caseau vient de publier un papier salutaire qui remet le réel au centre : « Le lean thinking est clé pour créer de la valeur avec l’IA. Ne pas confondre la carte et le territoire. »

    👀 À lire si vous souhaitez sortir de la « doxIA » qui nous empêche de voir les vrais enjeux.

    Quelques constats tirés l’articke, très bien sourcé, en particulier avec le livre d’Emmanuelle Duez sur la transfo du travail avec l’IA :

    1️⃣ L’engagement au travail s’effondre, la productivité patine, la « permacrise » sert d’alibi. Résultat : on commente la carte au lieu d’aller sur le territoire.

    2️⃣ Agents IA : oui, ils arrivent. Non, ils ne vont pas  » tout remplacer » demain matin. Ils déplacent le travail plus qu’ils ne le suppriment. La vraie question n’est pas quand adviendrait l’IA générale, mais  » que fait-on maintenant avec la CI (Cognitive Intelligence) pour augmenter le travail réel ? »

    3️⃣ Vibe coder n’est pas industrialiser. Générer du code, ça va vite. Le maintenir, l’intégrer au legacy, sécuriser, versionner… c’est là que la belle théorie se casse les dents. La révolution avance, mais à la vitesse d’un marathon. Ceux qui vendent le sprint vous vendent surtout du rêve.

    4️⃣ Le piège du metaland. Le metaland, c’est la carte : tableaux de bord, frameworks, narratifs. C’est super utile (et facile à coup de GenAI) mais à condition de rester couplé au territoire (le gemba). Débranché du réel, ça produit du bruit plutôt que de la valeur, alimente le désengagement et les “bullshit jobs”.

    Ces constats nourrissent nos réflexions La Forge dont la mission est de valoriser les savoir-faire par l’IA, partir du terrain, livrer des produits utiles, mesurer l’impact, industrialiser. Pas l’inverse.

    Merci Yves Caseau pour ce joli morceau de réflexion partagée 🙏

    Initialement publié sur LinkedIn.