L’IA nous le rappelle chaque jour : sans souveraineté, pas d’usage vraiment responsable. Un usage responsable, ça suppose de garder la main. Et la main, on ne l’a pas. On l’a vu récemment : quand le gouvernement américain a pu couper l’accès à Mythos/Fable, personne, en Europe, n’avait l’interrupteur. Ces décisions se prennent ailleurs, sans nous. Et quand elles tombent, on ne peut rien y faire.
Le réflexe, c’est de se protéger en se dotant des meilleures technos sur une stack souveraine : infrastructure, puissance de calcul, données. C’est nécessaire, vraiment. Mais c’est loin de suffire. Parce qu’on peut être parfaitement souverain sur ses serveurs et ses modèles, et quand même passer à côté de l’essentiel.
Et ce qui compte le plus pour une entreprise qui veut prospérer, ce sont ses savoir-faire. L’expertise, l’expérience, l’intuition et le jugement que ses femmes et ses hommes mobilisent pour produire un travail de qualité.

On mesure uniquement l’impact de l’IA sur les activités et pas sur les savoir-faire
C’est l’angle mort de notre analyse stratégique et géopolitique. D’autant plus dangereux que les usages actuels de l’IA, qu’ils tournent sur une stack souveraine ou non, ont tendance à éroder ces savoir-faire.
Sur ce point, la recherche commence à être claire. Les travaux sur l’impact cognitif de l’IA distinguent deux façons de déléguer.
1. L’offloading bénéfique : on confie à l’IA les tâches périphériques, la mise en forme, la recherche brute, pour garder son énergie sur ce qui construit vraiment la compétence, analyser, synthétiser, juger.
2. Et l’offloading préjudiciable : on lui confie le travail lui-même, celui qui ancre les savoirs en mémoire. Quand c’est la deuxième forme qui domine, les chercheurs parlent de « paradoxe de performance » : les résultats du moment s’améliorent, mais la compétence, elle, se dégrade.
Une étude l’a bien montré : des apprenants assistés par l’IA réussissaient mieux sur le moment, et une fois l’outil retiré, leur niveau s’effondrait. La performance assistée ne s’était jamais transformée en vraie compétence.

Démultiplier ou paupériser dépend de la conception, pas de la technologie
Le mécanisme a un nom : la « paresse métacognitive ». L’IA produit des réponses fluides et convaincantes, et ça crée une illusion de maîtrise. Plus on lui fait confiance, moins on réfléchit. Moins on réfléchit, plus on en dépend. Cercle vicieux. Et comme la pensée critique repose sur un socle de connaissances en mémoire, un savoir qu’on n’a jamais construit soi-même ne permet même pas de juger ce que produit la machine.
C’est l’effet Matthieu : ceux qui savent déjà tirent profit de l’IA, ceux qui ne savent pas encore s’enfoncent.
Et il y a un coût immédiat, en plus. Une étude BCG menée sur 1 488 salariés (janvier 2026) montre que plus on doit superviser des outils d’IA, plus la charge mentale grimpe, avec les erreurs et l’envie de partir qui suivent. À l’inverse, quand l’IA sert à nous débarrasser des tâches répétitives, la fatigue recule. Là encore, tout dépend de ce qu’on délègue.
Et derrière nos savoir-faire, il y a bien plus en jeu qu’un avantage concurrentiel. Il y a le bien-être des gens, leur épanouissement : un métier qui a du sens, dans lequel on progresse, ça évite pas mal de difficultés. Et, de proche en proche, la pérennité de notre société et de notre culture. J’exagère peut-être, mais je crois qu’il y a un vrai continuum.

🧭 Alors, comment faire ? Voici notre approche.
1. Distinguer le standard du singulier. Pour les activités qui ne sont ni critiques ni distinctives, les outils du marché font très bien l’affaire. On garde son énergie pour développer ses propres solutions là où on a un savoir-faire singulier : la réponse à un appel d’offres, le contrôle qualité sur une chaîne de production, la relation client.
2. Choisir, pour chaque usage, la bonne façon de faire. Une technique d’IA, tierce ou maison, on peut l’employer de quatre façons. La substitution, pour les activités non singulières. Le pilotage, pour celles qu’on ne peut pas automatiser complètement mais qui restent critiques (les algorithmes d’Uber qui pilotent les chauffeurs en sont l’exemple). L’augmentation, pour les activités cœur de métier où l’esprit critique est indispensable, comme un diagnostic médical. Et l’entraînement, pour faire monter rapidement des juniors en connaissances, en compétences et en expérience. C’est l’offloading bénéfique en pratique : on délègue le bas niveau, on garde et on renforce le haut niveau.
3. Privilégier, autant que possible, une stack souveraine. Comme le dit Raffi Krikorian, de Mozilla : qui finance la dépendance récolte la dépendance. Sinon, on risque de perdre du jour au lendemain l’accès à des services, ou à ses propres données. Coucou les États-Unis.
4. Mesurer la progression des individus. Sur les savoir-faire critiques, une seule question compte vraiment : nos équipes sont-elles meilleures dans ce qu’elles font, ou juste plus rapides ? C’est la question que pose la recherche. Selon la réponse, l’IA renforce vos savoir-faire, ou elle les grignote.
D’ailleurs, une étude montre que les gens formés à ne déléguer que le bas niveau, en gardant l’effort sur le haut niveau, progressent bien plus en pensée critique. Et le plus contre-intuitif : l’usage le plus efficace de l’IA, c’est souvent d’outiller l’expert qui encadre plutôt que de la mettre directement entre les mains du novice. Supprimer toute friction, c’est supprimer l’apprentissage.
J’ai eu la chance d’en parler récemment, à l’université de printemps de la SNCF et de l’EHESS sur les conditions d’une IA qui aide vraiment à décider.

Et avec Arnaud au sommet européen « IA avec nous » à Lille.

Deux occasions de confronter cette conviction à des gens qui conçoivent, déploient et régulent l’IA. Et de voir que le sujet des savoir-faire leur parle, beaucoup.
À La Forge, nous intégrons tout ça dans notre méthode. Et ce n’est plus juste une intuition : la recherche confirme ce que nous défendons depuis le début. Nous en sommes convaincus, c’est la clé pour faire de l’IA un levier de souveraineté et de grande valeur, pour l’entreprise comme pour chacun. Parce que plus nos savoir-faire seront renforcés, plus nous serons forts.



























