Le 2 août, l’AI Act est entré dans les réunions de direction par la porte des chatbots et des deepfakes. L’obligation qui concerne directement vos équipes est en vigueur depuis dix-huit mois, et personne n’en parle. Le marché l’a réduite à deux heures de formation et un certificat. En juillet, le législateur a même précisé qu’elle n’exigeait aucun niveau. C’est précisément ce qui la rend intéressante.
Le 2 août, une nouvelle salve d’obligations de l’AI Act est entrée en application. Vous en avez sûrement entendu parler sous la forme de trois consignes : le chatbot doit dire qu’il est un chatbot, les contenus générés doivent porter un marquage lisible par machine, les deepfakes doivent être étiquetés.
Trois sujets d’éditeurs et de plateformes. Rien qui concerne la façon dont vos équipes travaillent au quotidien. Pourtant l’obligation qui les concerne existe, elle est en vigueur depuis dix-huit mois, et je n’ai vu personne la commenter cet été. C’est l’article 4.
Il s’applique à toute entreprise qui déploie un système d’IA, quel que soit son niveau de risque et sans seuil d’effectif. Le cabinet d’expertise comptable de douze personnes dont les collaborateurs révisent des liasses avec un assistant est concerné. La PME industrielle de quatre-vingts personnes dont les techniciens SAV diagnostiquent des pannes avec un copilote l’est aussi.
Et l’ampleur est connue : selon une enquête YouGov pour Microsoft France menée en janvier auprès de 657 cadres et dirigeants, 80 % des dirigeants utilisent l’IA générative chaque semaine, 61 % des utilisateurs passent par des comptes personnels, et plus de sept cadres sur dix n’ont reçu aucune formation.
Trois chiffres qui, mis côte à côte, décrivent un usage massif, invisible pour l’entreprise, et sans cadre.
Que demande le texte ? Depuis sa réécriture par le règlement Omnibus entré en vigueur le 27 juillet 2026, l’article 4 tient en deux phrases.
« Les fournisseurs et les déployeurs de systèmes d’IA prennent des mesures pour soutenir le développement de la maîtrise de l’IA de leur personnel et des autres personnes chargées du fonctionnement et de l’utilisation de ces systèmes pour leur compte, en tenant compte de leurs connaissances techniques, de leur expérience, de leur éducation et de leur formation, du contexte dans lequel les systèmes seront utilisés, et des personnes ou groupes de personnes à l’égard desquels ils seront utilisés. Cette obligation n’impose pas aux fournisseurs ou aux déployeurs de garantir un niveau particulier de maîtrise de l’IA à quelque individu que ce soit. »
La version de 2024 parlait d’assurer un niveau suffisant. Celle de 2026 parle de soutenir un développement, et ajoute la dernière phrase. Le législateur a renoncé à fixer le niveau et laisse à chaque entreprise la charge de définir ce qui est proportionné à sa situation. Il ne lui fournit aucun instrument pour le mesurer.
Le marché, lui, a fixé le niveau. Taper seulement « article 4 AI Act » dans un moteur de recherche pour voir la page se remplir d’offres de formation. Le format est partout le même : une sensibilisation de deux heures, parfois une journée, un quiz, un certificat individuel par participant. Et presque toujours le même avertissement en tête de page : 15 millions d’euros ou 3 % du chiffre d’affaires mondial en cas de manquement. Ce barème existe dans le règlement. Il figure à l’article 99, paragraphe 4, qui énumère les obligations sanctionnées à ce niveau. L’article 4 n’en fait pas partie. Il n’apparaît dans aucune des listes d’infractions de l’article 99.
Le chiffre qui vend la formation appartient à un paragraphe où l’obligation qu’elle prétend couvrir n’est pas citée…
La Commission européenne a mis ses réserves par écrit. Sa foire aux questions sur l’article 4 précise que se contenter de la notice d’utilisation du système, ou demander au personnel de la lire, risque d’être inefficace. Elle a publié un répertoire de pratiques rassemblant une quarantaine d’initiatives, plateformes d’e-learning, formations en présentiel, bootcamps. Et elle prévient, en tête du répertoire, que reproduire ces pratiques ne confère aucune présomption de conformité. L’institution qui porte le texte publie un catalogue de formations en précisant qu’il ne prouve rien.
Pourquoi un certificat ne prouve-t-il rien ? Parce qu’il atteste qu’une formation a eu lieu, pas qu’une compétence est conservée. Or l’usage lui-même érode cette compétence. Des développeurs, des médecins, des analystes suivis pendant des mois font moins bien sans l’outil qu’avant de l’avoir. J’ai détaillé ces études dans un billet précédent. Un seul chiffre pour fixer l’ordre de grandeur : face à un assistant qui se trompe avec assurance, des participants passent de 46 % à 31 % de bonnes réponses. Ils ne corrigent pas la machine, ils lui cèdent.
Reprenez le technicien SAV de tout à l’heure. Il a suivi sa formation en mars. Depuis, l’assistant lui propose un diagnostic à chaque intervention, et dans neuf cas sur dix il a raison. En novembre, un client appelle depuis un site sans réseau. Le technicien a le certificat dans son dossier RH. A-t-il encore le geste ?
Il faut maintenant dire ce que l’article 4 n’est pas. Ce n’est pas la seule disposition du règlement qui parle de compétence. C’est la seule en vigueur aujourd’hui, et la seule qui vise tous les systèmes. La version dure existe.
L’article 14, sur les systèmes à haut risque, exige que la personne chargée du contrôle humain reste consciente de sa tendance à se fier automatiquement aux sorties du système. Le texte emploie le terme de biais d’automatisation. La reddition cognitive de Wharton est écrite dans la loi. Le même article exige que cette personne puisse, dans toute situation, décider de ne pas utiliser le système ou de passer outre son résultat.
L’article 26 impose aux déployeurs de confier ce contrôle à des personnes qui ont la compétence, la formation et l’autorité nécessaires. Sans phrase de décharge, cette fois. Et là, les 15 millions ou 3 % s’appliquent bel et bien : l’article 26 est nommément listé à l’article 99.
Sauf que l’Omnibus a repoussé l’entrée en application de ce chapitre au 2 décembre 2027 pour la plupart des systèmes concernés.
Voilà la situation réelle. Pendant quinze mois, aucune entreprise n’a d’obligation mesurable sur le jugement de ses équipes face à l’IA. L’obligation en vigueur précise qu’elle n’exige aucun niveau. L’obligation exigeante n’est pas encore opposable. Et pendant ce temps l’érosion, elle, court.
Un détail de plus : l’Omnibus charge le Comité européen de l’IA d’écrire des recommandations et des objectifs communs pour la maîtrise de l’IA. Le référentiel n’existe pas encore. Il s’écrira d’ici 2027, et il s’écrira à partir de ce que les entreprises auront su montrer.
Reste la question que tout dirigeant se pose : concrètement, que risque-t-on ? Pas d’amende européenne sur l’article 4. Les États membres doivent prévoir des sanctions effectives et proportionnées dans leur droit national, et ce sont les autorités nationales de surveillance du marché qui contrôlent depuis le 2 août, pas la Commission.
En France, aucune autorité n’est nommément en charge de l’article 4 ; le paysage est réparti entre la CNIL, la DGCCRF, l’Arcom et d’autres selon les secteurs. La Commission précise qu’une sanction est surtout probable lorsqu’un incident survient et que la formation des personnes en cause s’avère insuffisante. Personne ne viendra donc vérifier votre registre un lundi matin. En revanche, le jour où une décision prise avec l’IA tourne mal, un devis erroné envoyé à un grand compte, un diagnostic manqué, une clause oubliée dans un contrat, la question posée ne sera pas « avez-vous une attestation ? ». Elle sera : « vos équipes étaient-elles en mesure de voir que l’outil se trompait ? ».
Un certificat ne répond pas à cette question. Une mesure y répond. Un certificat mesure une formation suivie. Un savoir-faire se mesure sur ce que les équipes font encore sans l’outil.
Les trois dimensions que je proposais de suivre dans le billet précédent prennent ici un autre statut. Elles deviennent des preuves, et elles se mettent en place sans laboratoire.
Les voici en synthèse :
- L’autonomie résiduelle : une fois par trimestre, dix dossiers déjà traités sont refaits sans l’outil, et on regarde ce qui tient. Si le technicien retrouve neuf diagnostics sur dix, il comprend son système. S’il en retrouve cinq, la formation n’a rien conservé.
- La qualité du discernement : la part des propositions de l’IA qui ont été modifiées, contestées ou refusées avant validation. Ce chiffre existe déjà dans les journaux d’usage de tous les assistants, personne ne le lit. Une équipe qui accepte 97 % des propositions telles quelles ne connaît pas les limites de son outil, quoi qu’en dise son certificat.
- La transmission : le temps qu’il faut aujourd’hui à un nouvel arrivant pour atteindre l’autonomie qui était la norme avant l’IA. Si ce délai s’allonge, la formation produit des utilisateurs, pas des professionnels.
Aucun régulateur n’exige ces trois mesures mais aucun ne pourra les contester.
Il y a deux manières de lire l’article 4. Le lire comme une contrainte produit du papier, à 200 euros HT la personne. Ou le lire comme une question de savoir-faire.
La deuxième produit deux choses. Une preuve solide le jour où l’on vous la demande. Et, une information que très peu d’entreprises possèdent aujourd’hui : cas d’usage par cas d’usage, les endroits où l’IA rend vos équipes meilleures et ceux où elle les rend juste plus rapides. Autrement dit, quels savoir-faire vous acceptez de laisser partir parce qu’ils ne font plus la différence, et lesquels vous choisissez de protéger. Le législateur n’a pas écrit ce texte pour cela. Rien n’interdit de s’en servir ainsi.
C’est exactement le travail que nous faisons à La Forge avec les dirigeants qui nous sollicitent. On part de leurs savoir-faire, pas de leurs outils. On les cartographie avec eux, puis pour chaque cas d’usage de l’IA on tranche une posture : substituer, augmenter, piloter ou entraîner. Cette décision fixe ce qu’on accepte d’automatiser et ce qu’on refuse de voir s’éroder. Ensuite nous suivons ensemble et dans la durée les trois mesures ci-dessus (autonomie, discernement et transmission), au même rang que les données, la conformité et les coûts. Le jour où une autorité, un client ou un assureur pose la question, la réponse est un historique, pas une attestation.
Si la question se pose chez vous, écrivez moi: trajectoire@la-forge.ai
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